Anne Alvaro, Audrey Bonnet : deux héros de Koltès

Au cœur du centre commercial de La Part-Dieu, Roland Auzet met en scène deux comédiennes exceptionnelles dans un des plus grands textes de l’écrivain : Dans la solitude des champs de coton. Casque sur les oreilles, le public écoute, fasciné, ce face-à-face étrange, tandis que passent les promeneurs...

C’était un dimanche. C’était hier. En plein après-midi. A Lyon Part-Dieu. À deux heures de Paris. On traverse le boulevard, et on s’enfonce dans la galerie marchande désormais nommée : « Centre de shopping ».

Franchement, on se demandait ce que cela pouvait donner : deux femmes dans les partitions du Dealer (Anne Alvaro) et du Client (Audrey Bonnet). C’est Koltès qui avait mis des majuscules car il savait bien qu’il ne traitait pas d’anecdotique mais de métaphysique.

On se demandait ce que cela pouvait donner : un centre commercial, un espace ingrat pour le théâtre quand il s’agit avec Dans la solitude des champs de coton d’un des plus grands textes de la littérature dramatique de la fin du XXe siècle.

Et des micros, et des casques. Tout ce que l’on n’aime pas vraiment. Tout ce que l’on accuse à longueur de colonnes de nous éloigner de l’émotion et du sens.

Mais François Koltès avait dit oui au projet de Roland Auzet. Un artiste très intéressant, metteur en scène et compositeur, toujours à la recherche de textes, de formes, toujours à mêler inextricablement la musique et le texte, à chercher un drame total qui nous parle d’aujourd’hui.

Alors on a oublié toutes les préventions que l’on pouvait avoir, légitimement. Bernard-Marie Koltès n’avait-il pas été blessé que Patrice Chéreau, après la création de la pièce dans laquelle il avait dirigé Isaach de Bankolé et Laurent Malet, la reprenne en jouant lui, le dealer alors que l’écrivain avait écrit le rôle pour un comédien noir ?

Mais que deux interprètes aussi grandes qu’Anne Alvaro (qui a déjà travaillé avec Roland Auzet) et Audrey Bonnet s’embarquent dans l’aventure, était une injonction : il fallait voir ! Et d’ailleurs, c’est à l’issue d’une lecture, que François Koltès avait donné son accord.

Autant le dire : on a été saisi. On a adhéré. On a eu peur. On s’est interrogé. On a été ému. Et on a réentendu ce texte extraordinaire en en goûtant le moindre soupir, la moindre nuance. Un texte d’une force classique qui se déploie mine de rien et qui renvoie à des questions essentielles, à des questions de vie et à des questions d’existence.

Scène finale. Elles semblent loin mais en réalité, elles sont souvent très proches. Mais ainsi vous comprenez le dispositif.

Dimanche en matinée. N’était un bar à jus de fruits donnant sur une terrasse, tout est fermé le dimanche à la Part-Dieu. Mais des gens transitent par le centre commercial. Des gens passent. Des familles, des enfants, des personnes âgées, des adolescents.

On est installé face à un escalier à double révolution, au-dessous d’une haute verrière. Les spectateurs sont, assis et munis d’un casque et de son émetteur. Sur trois étages, avec une très bonne visibilité.

Il fait grand jour, à 16h30. Le soleil est haut et tape par moments dans les yeux. On se déplace un peu en arrière s’il le faut. Serré sur les banquettes de bois, le public est là, nombreux.

« Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c’est que vous voulez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir. »

C’est l’attaque. Inoubliable. Anne Alvaro surgit, fine silhouette de noir vêtue : pantalon cigarette et veste de cuir. Cheveux courts encadrant le visage. Et cette voix. Belle et envoutante. Elle va vite. Il n’y a pas d’intonation de menace dans sa manière de s’adresser d’entrée à cette personne que l’on ne voit pas encore... La menace monte peu à peu, comme un philtre toxique et il y a dans sa manière de dire quelque chose d’implacable.

La voici. Longs cheveux lâchés, frêle, flottant dans un bermuda et un tee shirt clairs, trop larges. Audrey Bonnet. Elle aussi, une voix. Un oiseau effarouché, qui s’envole et pourtant revient toujours. On devine l’énergie, la tension, la tentation. Elle fait du texte un chant très personnel.

Et autre chose de vénéneux qu’avait très bien organisé l’écrivain : le mot qui revient le plus souvent, ici, Patrice Chéreau lui-même l’avait noté, est « désir ». Mais attention : il s’agit de cette mystérieuse énergie qui est agressivité, énergie, désir de défaire l’autre ou de s’y confondre.

Ce qui est très beau dans l’interprétation d’Anne Alvaro et d’ Audrey Bonnet c’est qu’elles sont d’une rigueur de musiciennes. Deux timbres, deux personnages qui ne sont plus des hommes mais deux êtres humains qui, mine de rien, soulèvent les questions qui fondent toute relation au monde.

On est loin du deal au coin du couloir du « Shopping Center ».

Danse, allers dans les escaliers, fuite sur les plate-formes. On est un peu loin pour saisir les regards. Mais tout se joue entre ces deux personnages. Une joute verbale, un ballet des corps.

Roland Auzet s’appuie sur cette sorte d’avertissement qui figure dans l’édition de la pièce (1986, Minuit) : une définition du deal qui évoque les centres commerciaux aux heures de fermeture. Il est légitime !

Il dirige très bien les deux interprètes. Les mouvements sont naturels. Jusqu’à la fin où elles se retrouvent au pied de l’escalier, près d’un bassin. Un ring. Et cette phrase que l’on n’oublie pas : « Alors quelle arme ? » demande le client.

Roland Auzet a également composé une partition. Elle n’encombre jamais. Elle n’illustre pas, elle ne paraphrase pas, elle dialogue.

Thierry Thieû Niang, chorégraphe et danseur, et Wilfried Wendling, musicien, ont été là pendant les répétitions et La Muse en Circuit a assuré la « scénographie sonore ».

Un grand travail sur un grand texte.

Armelle Héliot - Figaro Blog - 18 mai 2015 / Photo Christophe Raynaud de Lage

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