« Au Cœur », une leçon de sincérité et de poésie

Thierry Thieû Niang est de ces artistes qu’on aime aimer, parce qu’il n’est pas seulement danseur et chorégraphe, mais qu’il cherche aussi à sublimer les amateurs de tout âge avec lesquels il travaille. Certes, on pourrait arguer que c’est à la mode, mais T. Thieû Niang n’a pas attendu que ça le devienne.

Pour sa création Au Cœur, il a travaillé avec des jeunes avignonnais lors d’ateliers menés à La Chartreuse. Le spectacle est destiné à tourner et à pouvoir être rejoué avec des jeunes amateurs d’autres villes. Ce sera le cas à Saint-Denis et à Paris, par exemple, en novembre prochain.

Thierry Thieû Niang a également fait appel à des artistes pour construire ce spectacle. Linda Lê signe le texte, Claude Lévêque la scénographie minimaliste, quant à la chanteuse Camille elle a participé à la musique et a travaillé les chants avec les jeunes. Et c’est réussi car les passages chantés sont de l’ordre du divin. Dans cette aile blanche aux néons crus de la Collection Lambert, on aurait pu croire que la froideur aurait écrasé les corps ou amenuisé le propos, mais pas du tout… Les voix des jeunes gens et la viole de gambe de Robin Pharo réchauffent l’atmosphère dès les premières minutes.

Ces enfants et adolescents de huit à dix-huit ans ont un regard d’une intensité qui ferait pâlir d’envie certains comédiens professionnels. Ils sont là, bien présents au milieu de nous. Le public est disposé le long des quatre murs de cet espace rectangulaire et tout en longueur. On ne peut s’empêcher de se demander si le cadre si spécial de la Chartreuse ne donnait pas une dimension encore plus solennelle et sensible à cette performance.

Mais même ici, l’émotion nous assaille dès les premiers instants. Les personnages semblent chercher leur place au monde, jouent à tomber, à se relever, à trembler. Puis c’est l’explosion de joie et de vie qui se déroule sous nos yeux : ils sautent, respirent, se portent les uns les autres. Quelques belles images viennent parachever ces moments, comme lorsque l’un d’eux agite un grand étendard, se faisant peut-être le porte-drapeau de la cause enfantine ?

Dans le public, les gazouillements réitérés d’un bébé renforcent encore la beauté pure de ces images et de ces voix par leur incongruité naïve.

Puis une grande brouette est poussée, contenant un tas de vêtements usés et déchirés, qui sont jetés sur scène. Ceux-ci sont revêtus par les danseurs qui se transforment alors : on pense tout d’abord aux déguisements qu’on aimait étant enfant puis, plus gravement, aux réfugiés, aux sans domicile fixe. Les chants retentissent encore, il s’agit d’un poème de René Char mis en voix par Camille. Les vêtements trop grands deviennent le seul vecteur pour se toucher, ils les tirent, les étirent et finissent pas se coucher sur d’autres chiffons, en tas, comme des corps rejetés par la mer.

Un jeune homme reste sur le plateau cependant. Revêtu de ces vêtements trop grands aux couleurs tristes, le visage enfoui dans une grande capuche, il entame un solo accompagné du musicien et de la brouette, solo qui me fera frémir plusieurs fois : la viole de gambe a pris des accents stridents, le jeune homme s’est transformé en bête sauvage, en monstre, et on ne parvient plus à l’imaginer sous son costume.

Les enfants s’éveillent et le spectacle continue sur les mêmes accents, on entend le texte de Linda Lê et on regarde évoluer cette jeunesse sensible, qui donne à voir une société pas toujours parfaite mais pleine d’espoir.

Lucile Joyeux - Les Espaces Libres - 21 juillet 2016 / Photo Jean-Louis Fernandez

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