Thierry Thieû Niang Danses d’aujourd’hui

Au Théâtre de la Ville ...Du Printemps !

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Les pratiques artistiques ont de belles dérives. Au départ, naquit un simple atelier, à double origine : la pièce chorégraphique Kontakthof (ses « danseurs » sont des amateurs de plus de 65 ans) de Pina Bausch était présentée à Marseille ; et le chorégraphe Thierry Thieû Niang, qui débutait une résidence au Théâtre du Merlan, à Marseille, fut sollicité, par Jean-Pierre Moulères, chargé des relations avec les publics dans cette institution, pour ouvrir, en marge de Kontakthof, un atelier du spectateur destiné à des seniors, évidemment vierges de toute pratique chorégraphique. Une trentaine d’entre eux, intéressés par l’annonce parue dans La Provence, répondit présent, et si vivement que cet atelier aura duré sept années à raison de trois jours par mois. Une focalisation originelle sur Pina Bausch et sa chorégraphie du Sacre du printemps déclencha le travail. Lors de la première séance, Thierry Thieû-Niang ne leur imposa qu’une consigne : improviser durant toute la première partie du ballet stravinskien sans sortir de l’ère de jeu. D’emblée, l’idée de cercle et de giration s’imposa. L’an passé, le fruit de cet atelier fut présenté, in extremis, dans le Festival d’Avignon, dont la programmation était bouclée depuis longtemps, et y reçut un accueil triomphal. Un spectacle singulier, à nul autre pareil et aucunement duplicable, était né. Après avoir été présenté à La Comédie de Valence – centre dramatique national de Drôme-Ardèche, il est donné au Théâtre de la Ville, à Paris, avant d’être invité par la Biennale de la Danse de Lyon (les 27, 28 et 29 septembre, au Théâtre national populaire, à Villeurbanne).

Un intense moment de théâtre ouvre ce spectacle : durant vingt minutes, seul sur scène et éclairé par une poursuite au milieu d’un plateau plongé dans le noir, Patrice Chéreau exclame des fragments empruntés aux bouleversants Carnets de Nijinski. Une double ligne directrice traverse ces éclats textuels. Tout d’abord, un « je marche », scandé rituellement : la révolution nijinskienne fut de concevoir la danse, non comme une aspiration à l’apesanteur et au vol icarien, mais comme un contact permanent avec la terre et la glèbe (tantôt en une noce sacrée, tantôt en cette errance dont le Wanderer schubertien fut le premier anti-héros). Puis l’œil qui voit tout. Et Nijinski d’affirmer que seul Dieu voit tout ; et d’ajouter qu’il lui arrive d’être Dieu lorsque, comme tout un chacun, il éprouve ce qui, de nos jours, est qualifié d’omni-perceptibilité ou d’omni-sensorialité. Marche, centre, circularité, giration annoncent le vocabulaire chorégraphique de ...du printemps !. Le corps noueux et tassé, le visage sans cesse plus inquiet et la voix gagnée par la raucité, Patrice Chéreau rappelle quel fascinant (et trop rare, hélas) comédien il est.

Les danseurs se rassemblent en cercle autour de lui, le solo initial et criard de basson du Sacre du Printemps sonne et une (presque) inextinguible giration commence. Avec une implacable régularité de tempo, un coureur de fond démarre un orbe qui délimite l’ère dans laquelle, autour d’un centre symbolique, une collectivité humaine tournera. Vingt-cinq seniors plus un (Patrice Chéreau), vêtus de noir et pieds nus, girent, seuls ou momentanément solidaires de quelque collègue, marchant ou courant. Unique vocabulaire chorégraphique, cette giration dure pendant les quarante minutes de la partition stravinskienne. Cette ronde obsédante se mue en un rituel qui dématérialise le temps ordinaire ; en outre, elle a la vertu de préserver, à chaque danseur, toute son expressivité personnelle et toute sa puissante force de vie [à cet égard, avoir choisi cette version du Sacre du Printemps (parmi celles que Pierre Boulez a gravées) est particulièrement judicieux : son esprit est chambriste, tandis que les trémolos, de hauteur et de souffle, des immenses solistes instrumentaux qui forment le Cleveland Orchestra palpitent de fébrilité]. Et, lorsque, échauffé par cette giration, chacun s’allège de quelque vêtement, sa pudique dignité s’affirme, se rehausse. À mesure que la partition touche à sa fin, le groupe s’égrène ; les danseurs fatigués se placent à jardin et à cour, et ne reste plus qu’une élue à tourner, alors que le coureur de fond, impressionnant Chronos de toute la représentation, poursuit encore, après que la musique se soit tue. Il s’arrête mais le spectateur découvre que le rythme de ses pas et les figures rythmiques du ballet stravinskien sont identiques : Le sacre du printemps se marche, est une marche. Une société humaine et un chorégraphe, tous deux inoubliables, l’affirment. En passant, ils remettent à leur place, primordiale, certains des enjeux qui fondent et sont l’essence d’un spectacle vivant, pleinement vivant.

Frank Langlois - ResMusica - 15 septembre 2012


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