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Bernard Foccroulle - Directeur du Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence

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Face à la montée des extrémismes, le monde culturel doit créer de nouveaux liens


En PACA et dans toute la France, les résultats des élections régionales ont été vécus comme une gifle. Même si le pire a été évité, le monde culturel ne peut échapper à un examen de conscience qui s’impose à l’ensemble de la société face aux dérives constatées, face à cette progression des idées de l’extrême droite et à la montée des radicalismes qui nourrissent le mouvement terroriste.

Quelles sont les responsabilités spécifiques du monde culturel ? Quels sont les discours, les pratiques qui ne fonctionnent plus ? Que devrions-nous repenser, remodeler, inventer, pour faire face aux défis de notre temps ?


Premier élément de réponse : même si les publics de nos festivals et de nos institutions culturelles se sont élargis au fil des années, nous avons beaucoup de mal à toucher, à accueillir les personnes et les groupes les plus fragilisés. L’art et la culture pourraient créer davantage de lien. Trop souvent ils ne font que renforcer les clivages sociaux.

Ces clivages se reproduisent au cœur même de notre vie culturelle, créant des disparités excessives entre les institutions et ensembles subventionnés, et tant de jeunes artistes et compagnies qui ne parviennent pas à vivre et à travailler correctement. Quelle solidarité pourrions-nous mettre en œuvre ?

Nous ne sommes pourtant pas dépourvus de réponses : nous savons comment créer des synergies entre institutions culturelles, multiplier les résidences d’artistes, construire des projets associant des acteurs aussi différents que des festivals, des compagnies de danse ou de théâtre, des musées, les arts de la rue ou du cirque, relier davantage le secteur de la culture au monde de l’éducation et au monde associatif...

Je lis dans Libération du 5 janvier le reportage sur la pièce de théâtre créée par des détenus à la prison d’Arles accompagnés par Joël Pommerat et d’autres artistes professionnels. Je me souviens avec émotion du Sacre du printemps dansé par des personnes du troisième âge sous la direction de Thierry Thieû Niang. Je repense à Simon Rattle dirigeant, cet été à Aix, 300 enfants, ados et adultes dans Le Monstre du labyrinthe, au terme d’une préparation de plusieurs mois.

Des exemples tels que ceux-ci abondent, en PACA et ailleurs ; mais ne devrions-nous pas les multiplier bien davantage encore ? Ne devrions-nous pas constituer de petits réseaux culturels locaux, susceptibles de porter ensemble une véritable politique culturelle à l’échelle de nos territoires ? Globalement, il est grand temps que le monde culturel se structure davantage, et pas seulement par corporations professionnelles.

Marseille-Provence 2013 a permis de vivre des moments intenses sur le plan de la convivialité, de la richesse de nos cultures, de la redécouverte d’un patrimoine commun. Depuis lors, nous ne sommes pas encore parvenus à créer un mouvement culturel fort et durable qui prenne le relais de MP13.

C’est pourtant tout à fait possible et souhaitable : voyons le succès croissant des réseaux culturels européens qui se développent, permettant d’échanger sur les pratiques nouvelles, nourrissant réflexion et action.

Nous sommes agressés, angoissés, désespérés par les massacres et les destructions opérés par Daech qui sème la terreur en Orient comme en Occident. Ne faudrait-il pas construire davantage de liens avec le monde méditerranéen et oriental, et ce, non seulement dans le sud de la France, mais dans toutes les grandes villes, dans toutes les régions ?

Suivre des jeunes artistes originaires de toutes les rives de la Méditerranée dans une création collective, emportés dans le dialogue et la découverte de l’autre, tout cela donne une furieuse envie de mieux profiter de la complémentarité de nos traditions culturelles. La guerre menée par Daech n’est pas un conflit de religions ou de civilisations : mais évitons à tout prix qu’elle le devienne !

Chaque fois que se produit un événement dramatique comme les attentats qui ont visé Charlie ou ceux du 13 novembre dernier, on entend des responsables politiques appeler le monde culturel à mettre sur pied précipitamment un programme de « dé-radicalisation » ou à prendre l’une ou l’autre initiative spectaculaire visant à réduire la fracture sociale. Ces gesticulations sont contre-productives !

Tout d’abord, le monde culturel n’a ni la mission ni les moyens de réduire seul la fracture sociale ou de « dé-radicaliser » les jeunes en perte de repères : comment travailler ces questions en profondeur si le chômage continue de prospérer et les inégalités de se creuser ? Toute action culturelle sur ces terrains délicats ne peut se dérouler que dans la durée, de manière concertée, en évitant toute instrumentalisation, et en visant des résultats à moyen et long terme.

Trop souvent, l’image de l’artiste procède encore du modèle du XIXe siècle. Ne devrions-nous pas tenter de redéfinir la place de l’artiste et de l’institution culturelle en fonction de notre temps ? Le changement radical qui a affecté notre société durant le siècle précédent continue de s’accélérer sous l’impulsion de la mondialisation, de la marchandisation, de la révolution numérique, des flux migratoires...

Qu’attendons-nous pour passer à la vitesse supérieure, pour développer les résidences d’artistes dans nos écoles et nos universités, pour promouvoir bien davantage les pratiques artistiques des amateurs, pour faire vivre le dialogue entre les cultures au cœur de nos cités, de manière festive, surprenante et conviviale ?

Plus notre société pourra être nourrie, fertilisée, enrichie de la créativité des artistes, mieux elle sera en mesure de se défendre face aux fanatismes qui la rongent de l’extérieur et de l’intérieur. J’ai été frappé par cette phrase d’Erri De Luca : « Aujourd’hui, on a besoin de la mobilisation des forces désarmées : car le front s’est émietté partout et chaque citoyen est appelé à faire son tour de garde. Chacun devient protecteur de son propre voisin. (...) Bientôt le théâtre, la musique, la littérature, le cinéma s’en feront l’écho. » (Le Monde du 13 décembre 2015).

Au lendemain du deuxième tour des élections régionales, des acteurs culturels présents sur le territoire de la région PACA, d’Arles à Nice en passant par Aix, Toulon ou Marseille se sont réunis afin de réfléchir, d’échanger, de se préparer. Sans attendre, ouvrons un chantier de fond sur la politique culturelle à l’échelle de PACA, et tentons de l’articuler avec d’autres partenaires à l’échelle nationale et européenne. C’est d’un chantier à long terme qu’il s’agit, mais il y a urgence !

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