Thierry Thieû Niang Danses d’aujourd’hui

Entretien avec Thierry Thieû Niang, chorégraphe de la transmission

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En février, Thierry Thieû Niang nous présentait Sindbad, le dernier community project de La Monnaie. Il revient en mars pour sa nouvelle version, …Du printemps, dans le cadre du festival Kicks à Charleroi. Rencontre avec l’artiste qui nous livre un regard croisé sur ses créations.

Le travail de Thierry Thieû Niang, danseur et chorégraphe, se développe à partir d’une recherche sur le mouvement dansé explorant les rapports entre individus et groupes, amateurs et professionnels, réel et imaginaire. Il aborde les arts de la scène comme lieu d’exploration des formes du vivre ensemble. Pour le danseur-chorégraphe, il s’agit de mettre en œuvre le corps et son mouvement de manière à permettre l’émergence de nouvelles constructions solidaires et politiques : un mouvement dansé des présences au présent, de ce qui nous relie et nous sépare, d’un corps à l’autre, d’une génération à l’autre ou encore d’une pensée à un mouvement sensible et partagé. Il dessine et prolonge cette poétique de l’en-commun auprès d’artistes invités de toutes disciplines - Marie Desplechin, Maylis de Kerangal, Pierre Guyotat, Alberto Manguel, Ariane Ascaride, Marie Bunel, Célie Pauthe, Patrice Chéreau… - mais aussi auprès de chanteurs lyriques et de comédiens, d’enfants et de seniors, ou encore de personnes autistes ou détenues.

J’ai rencontré Thierry deux jours avant la première de Sindbad à la Monnaie. Un projet colossal qui a nécessité deux ans de préparation pour l’équipe de la Monnaie : un an pour le compositeur et plus de neuf mois pour le chorégraphe. Un voyage imaginaire, sur fond de parcours initiatique, créé au fil des mois avec des élèves de quatre écoles primaires, deux néerlandophones et deux francophones. Au total, 258 enfants et jeunes, « dont 150 n’avaient jamais chanté », emmenés par des musiciens et chanteurs professionnels ou en devenir. Nous avons profité d’une pause entre deux services techniques pour se rencontrer dans un café à deux pas de l’opéra.

- Comment te sens-tu à deux jours de cette première ?

C’est magnifique. Hier, à la fin du filage, l’orchestre s’est levé pour applaudir les enfants. Les instituteurs qui étaient venus étaient très émus de voir que le projet tenait. Ces deux jours-ci, je n’ai plus que des détails à régler. Je pense que la structure du spectacle fonctionne et que les enfants trouvent très bien leur chemin à travers elle, donc c’est génial. J’ai encouragé l’initiative permettant à chaque enfant de recevoir quatre places gratuites pour amener sa famille à l’opéra. C’est aussi une des missions de ce projet : on a beau essayer de démocratiser au maximum et même de proposer la gratuité, il est parfois difficile de faire venir les gens au théâtre.

- Ce n’est donc pas toujours l’aspect pécuniaire qui crée un frein ?

Le frein est beaucoup plus profond, plus radical.

- Est-ce la première fois que tu mets sur pied un tel projet avec autant d’enfants ?

Il y a deux ans, j’ai monté un autre projet participatif au théâtre Les Tanneurs qui s’intitule Personne(s). Il y avait quatre générations et une vingtaine de participants du quartier des Marolles : enfants, adolescents, adultes et personnes âgées. Ce n’était que de la danse.
Dans le mouvement, on peut se cacher derrière certaines maladresses mais chanter, c’est technique, il n’y a rien à faire. D’ailleurs, dans Sindbad, on a une quinzaine d’enfants qui font du playback pendant les répétitions ! Mais tout commence à bouger, à changer et je suis sûr qu’ils vont chanter.

- Ils ont honte de chanter ?

Un peu, parce que le chant lyrique n’est pas une pratique commune et qu’à cet âge-là, ils ont envie de chanter des trucs qu’ils ont entendus à la radio ou à la télévision, pas des choses classiques ; mais ça commence !

- En tant que chorégraphe, j’imagine que tu as fait en sorte que le mouvement soit aussi important que la musique. As-tu beaucoup travaillé le mouvement avec eux ?

Oui, beaucoup. Parce que c’était une manière de les mettre ensemble. Parmi les thèmes du spectacle, il y a tout de même l’exil, les camps de réfugiés, la guerre. Les enfants impliqués dans ce projet ont plus de trente origines différentes. Il y a des Indiens, des Afghans, des Iraniens, des Marocains, des Albanais, des Russes… Et, parmi eux, une dizaine de nouveaux arrivants qui savent ce que cela représente d’abandonner une famille. Ils ont été très porteurs dans la création.

- Que leur apporte cette expérience à ton avis ? Qu’en retirent-ils ?

C’est un travail sur la communauté : vivre et construire quelque chose ensemble. Cela leur permet aussi de se rendre compte qu’ils sont capables d’évoluer sur un plateau et ça les amène à voir comment on crée un spectacle. Ils s’aperçoivent que cela n’a rien à voir avec ce qu’ils ont vu à la télévision. C’est beau de voir comment ces enfants de différentes écoles et de différentes langues communiquent. C’est aussi une métaphore de Bruxelles comme cité de la paix. Alors que les pays européens s’enferment dans un repli identitaire de plus en plus marqué, on se rend compte que Bruxelles, malgré sa mauvaise organisation politique, est une ville qui essaie en permanence de créer du lien social. Lundi, je suis allé au Théâtre de l’Ancre à Charleroi pour rencontrer les personnes qui vont danser dans la nouvelle version de … Du printemps, dans le cadre du festival Kicks. Ce sont des Carolos d’horizons différents : la plus petite à six ans, le plus âgé, septante-deux ans. J’ai passé deux heures avec eux autour d’une table, on a parlé du projet, on s’est présenté, c’était très émouvant. Ils ont envie de faire plein de choses ensemble. C’est à nous d’être un peu curieux. Sur les vingt-deux présents, au moins quinze n’avaient jamais mis les pieds à Charleroi Danse.

- Comment sont-ils arrivés là ?

C’est le Théâtre de l’Ancre qui a été les chercher.

- Comment ont-ils communiqué cette information ?

L’info passe via les réseaux sociaux, le milieu associatif, la presse et le bouche à oreille. On n’a que six jours de travail sur le plateau pour monter une version de … Du printemps. J’ai aussi l’aide de douze danseurs qui dansent … Du printemps depuis sa création pour m’aider à assurer la transmission. Je leur ai bien expliqué que c’était une nouvelle version parce que … Du printemps était, lors de sa création, dansée par des personnes âgées. Ce sera une grande première avec quatre générations !

- Pourquoi ne pas avoir présenté le spectacle original ?

Le festival Kicks est un festival axé sur la jeunesse et la jeune création. Au départ, Jean-Michel Van Den Eeyden, le directeur de l’Ancre, avait envie de prendre ce spectacle car il trouvait important de faire venir des seniors dans un festival pour la jeunesse. Il avait très envie de mélanger des ados et des gens du troisième âge. Malheureusement, nous n’avons pas trouvé assez d’ados intéressés par le projet. Du coup, on l’a ouvert à des adultes et à des enfants.

-  … Du Printemps continue à tourner ailleurs, j’imagine ?

La création initiale vient de terminer sa deuxième saison après une longue tournée. Je termine en mars le projet à Charleroi, puis je pars à New York créer une nouvelle version en mai avec d’autres seniors : une nouvelle équipe à rassembler ; ils seront tous de Brooklyn.

- Quel est le théâtre partenaire aux États-Unis ?

C’est l’Institut français qui organise le projet pour un festival d’échanges de pratiques artistiques. La création se fera dans un centre d’art contemporain de Brooklyn, The Invisible Dog Art Center, avant d’entamer une tournée dans deux autres festivals américains.

- Comment s’est terminé l’aventure avec les seniors qui sont à la genèse
du projet ?

Ceux qui viennent à Charleroi sont évidemment ravis ; et puis j’ai commencé un nouvel atelier mensuel avec le groupe. Je ne peux pas les lâcher comme cela, ce serait trop violent. On a vécu deux décès dans le groupe depuis quelques mois. On a besoin de continuer l’atelier avec autre chose. Et puis 2014 marque la fin des festivités autour du centenaire de la chorégraphie du Sacre du printemps de Nijinski.

- Cette thématique de la transmission est-elle présente dans toutes tes créations ?

Je me rends compte qu’on travaille beaucoup entre soi dans nos métiers, dans le monde des arts. Même s’il y a soi-disant des passerelles entre chaque art, que ce soit à l’opéra ou dans la danse ou dans le théâtre on est beaucoup dans l’entre soi. On ne vit pas grand-chose dans ce métier avec des enfants, des adultes et des vieux. Aujourd’hui, tout est cloisonné. J’en peux plus de cette ségrégation par âge, par catégories. On crée un regard vertical sur ce qui nous entoure alors que l’horizontalité est beaucoup plus intéressante. Ce qui m’intéresse, c’est d’aborder une thématique avec différents points de vue qui ne sont pas spécialement des points de vue que je partage ou des points de vue de spécialistes. Être pointu, être hyper-calé ne m’intéresse pas. Par exemple, il peut être tout aussi intéressant d’aborder le travail dans un espace scénique avec un paysagiste ou un jardinier, qui ont eux aussi une pratique quotidienne de l’espace. Moi qui ne me pose pas la question de mes descendants, de ce qui y aura après moi, je préfère me poser cette question : qu’est-ce qui circule entre les gens ? Comment peut-on donner un geste à un autre qui va le transformer et le transmettre à son tour plutôt que de le fixer à tout jamais ? La transmission est un renouvellement permanent de notre présent et de notre quotidien. Malheureusement, on nous transmet encore des choses qui ne nous servent pas, qui ne servent pas à un enfant, un ado, un adulte qui est en crise, qui est au chômage, qui ne sait pas quoi faire. Comment la grande Histoire va-t-elle traverser l’histoire de chacun ? Ces moments, je les mets en question, en jeu dans le travail et cela permet aux interprètes de renforcer leur imaginaire pour que la réalité ait plus de saveur et de concret.

- Qu’entends-tu par imaginaire ?

L’imaginaire n’est pas de l’imagination. Par exemple, dans Sindbad à la Monnaie, on a parlé de la guerre et du coup un enfant m’a raconté des trucs qu’il avait vus à la télévision. Alors que lorsqu’on parle d’imaginaire, on fait référence à une vision intime, une représentation personnelle. Les enfants ont cette part d’imaginaire naturellement. Le travail est de passer de l’imaginaire à la réalité et de jouer avec ces frontières. L’enfant va se construire grâce à ce mouvement. Des fois, cela aide à être un tout petit peu moins malheureux, à être un tout petit peu plus autonome, à ne pas penser comme tout le monde et à se créer des espaces de liberté. Imaginer le monde autrement que celui qui m’est représenté ou imposé. C’est un travail de fourmi. Cela se passe bien parce que les enfants sont friands, sont ouverts à l’aventure. Mais je sais très bien que dès que cela se termine, la réalité est difficile et parfois violente.

- Mais ce n’est pas pour cela que ça ne vaut pas le coup de le faire ?

Oui, voilà, et si dans dix ans certains ont envie de faire un métier artistique, ils oseront parce qu’ils auront traversé ces expériences. Quelques-uns passeront devant la Monnaie, ils montreront le théâtre à leurs enfants ou à leurs petits-enfants et diront : j’ai chanté et dansé ici ! Et d’autres n’auront pas peur de pousser la porte d’un théâtre pour assister à un spectacle. C’est toujours une chose de gagnée ! On donne des choses mais les gens en font ce qu’ils veulent. Certains oublieront vite l’expérience après la représentation et d’autres la garderont un petit peu plus longtemps.

- Et toi, as-tu encore des rêves ?

Plein ! J’ai déjà pas mal de projets à venir, des choses qui vont encore me faire bouger, me changer et me déplacer. Travailler sur la littérature et la danse. J’ai envie d’être invité sur des projets dont je ne suis pas simplement l’initiateur, comme pour Sindbad. Travailler de cette manière me permet de me frotter à l’institution tout en continuant à défendre des projets plus singuliers, plus différents.

- Quand tu parles d’institution, tu parles des théâtres ?

Je parle des ministères, des politiques, des directeurs de théâtre. Je me dis qu’il me faut continuer à chercher et à inventer, rester indépendant même si je me rends bien compte qu’il y a de plus en plus de difficultés car nous vivons un moment de crise. Donc je m’amuse à rêver à des endroits différents, à des endroits plus politiques, d’engagement. Je me dis que mon expérience doit être partagée sur le terrain du politique aussi. Je ne dis pas que je vais aller travailler au ministère de la Culture mais je vais le faire d’une manière plus engagée.

Fabrice Taitsch - Karoo - 5 mars 2014


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