« Iphigénie » triomphe, « Le moine noir » succombe

« Iphigénie » triomphe

Photo : Jean-Louis Fernandez

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Avec son « Iphigénie » mis en scène par Anne Théron, Tiago Rodrigues a ouvert hier à 18h le festival d’Avignon qu’il s’apprête à diriger. Un chef d’œuvre. A 22H dans la Cour d‘honneur du Palais des papes, « Le moine noir » d’après la nouvelle de Tchekhov par Kirill Serebrennikov, malgré son ampleur tapageuse, faisait pâle figure.

Je me souviendrai que c’est avec élégance qu’Olivier Py a offert à Tiago Rodrigues, son successeur à la tête du Festival d’Avignon, l’ouverture du 76e Festival d’Avignon . C’était un soir de juillet 2022, sur le coup de 18h, en haut de la fameuse place de l’Horloge. Dans un Opéra municipal rénové, à jamais marqué par quelques grands souvenirs dont celui d’Einstein on the beach de Bob Wilson, dans cet opéra rebaptisé Opéra grand Avignon (!), Anne Théron, artiste associée au Théâtre National de Strasbourg auprès de Stanislas Nordey, lui aussi sur le départ, met en scène la réécriture d’Iphigénie par Tiago Rodrigues. Ce dernier a aussi signé un Agamemnon et une Electre, les trois pièces magnifiquement traduites du portugais par Thomas Resendes, sont publiées ensemble aux Solitaires Intempestifs, éditeur attitré de Tiago Rodrigues.

Je me souviens que le spectacle commençait par cette réplique du chœur (les tragédies, terreau de la Grèce antique, n’en manquent pas) : « Je me souviens qu’au début le jour se lève / Il n’y a presque pas de lumière ». Le théâtre naît de la nuit, toujours, et cette pièce, ce spectacle n’y dérogent pas. C’est l’heure où les corps des spectateurs, en s’affaissant légèrement, en se mettant sous tension, basculent vers la scène. Cette pièce comme récemment Le chœur des amants ou anciennement, By heart (qui nous avait fait découvrir l’auteur au Théâtre de la Bastille) et comme tout le théâtre de Tiago Rodrigues tourne autour - comme une ronde amoureuse mais aussi comme un vautour - de la mémoire.

C’est aussi ce qui traversait Sopro, pour citer une autre pièce présentée il y a quelques années à Avignon, au Cloître des Carmes, on pourrait encore citer Bovary créé au Théâtre de la Bastille lorsqu’une mémorable Occupation.

C’est aussi ce qui fait la force des traductions de Thomas Resendres. En traduisant Tiago, il se souvient magiquement des inflexions de la langue portugaise qui y pullulent. Et c’est ce qu’a parfaitement compris Anne Théron en tenant à mêler des acteurs portugais parlant français avec un accent ténu (comme les bulles qui éclatent sur le sable au reflux d’une vaguelette) à des acteurs français aux voix magnifiques , toutes et tous servant on ne peut mieux l’alchimie langagière de Tiago Rogrigues, et présentement sa façon de se réapproprier des figures très anciennes qui veillent à maintenir allumée la flamme du théâtre : hors donc Clytemnestre (phénoménale Mireille Herbstmeyer dont on se souvient qu’elle fut la grande actrice de Jean-Luc Lgarce, Anne Théron l’avait distribuée dans Condor de Frédéric Vossier), Agammennon (Vincent Dissez le magnifique dont on se souvient de ses années passées auprès de Didier-Georges Gabiliy), la cohorte des messagers et vieillards, porteurs de nouvelles, et garant de la mémoire (Philippe Morier-Genoud dont on se souvient de ses années Lavaudant), Ménélas, le frère d’Agammenon (tenace Alex Descas que Théron et Rodrigues avaient déjà distribué), Ulysse, serviteur du roi, Richard Sammut (souvent vu au TNS dans les spectacles de Christine Letailleur pour ne citer qu’elle), Achille (le comédien portugais João Cravo Cardoso que l’on découvre) et enfin Iphigénie (désarmante et troublante Carolina Amaral formée à la grande école artistique de Porto et au Conservatoire de Paris). Sans oublier (comment pourrait-on, c’est lui qui donne le la - le chœur, pivot de la mémoire, que se partagent les excellentes Fanny Avram et Julie Moreau. Toutes et tous se délectent de la langue théâtrale ondulatoire de Tiago Rodrigues dont Anne Théron prolonge et amplifie les résonances et les ressacs par le travail du son (Sophie Berger), de la lumière (Benoît Théron), de la chorégraphie (l’indispensable Thierry Thieû Niang) et enfin de la vidéo (Nicolas Comte) et de la scénographie (Barbara Kraft) malheureusement un peu écrasés pour les spectateurs assis dans les premiers rangs de l’orchestre (c’était mon cas).

Cette liste peut semble fastidieuse, mais le théâtre d’Anne Théron comme celui de Tiago sont fait d’entrelacements, de correspondances, de pans de mémoires tressés au sein d’une équipe. Pour eux, le théâtre n’est pas une propriété privée fermée de hauts murs ni un rond point où le monde tourne en rond, mais un jardin public où poussent de l’herbe, des pissenlits, des fleurs à l’ombre de grands arbres. Il leur arrive de se couvrir la tête d’un journal dont ils ont lu les nouvelles et de vagabonder dans leurs rêves en mettant en route la tirelire aux souvenirs.

Ainsi va l’histoire d’Iphigénie. Tout le monde s’en souvient. Faut-il la sacrifier en lui coupant la tête comme le souhaitent les dieux pour que le vent se lève et que les armées grecques emmenées par des chefs valeureux aillent se venger des Troyens, Pâris ayant enlevée Hélène, la femme de Ménélas, même si la princesse ne semble pas s’être beaucoup débattue comme le prétendent certaine gazettes ? Tiago Rodrigues redistribue les cartes. N’en disons rien. A deux pages de la fin Iphigénie la silencieuse va enfin parler. D’abord elle dit ne pas vouloir mourir, puis elle renverse la table, essuie ses larmes, s’affirme ; s’émancipe en cassant la tirelire des souvenirs, exige l’oubli après la mort.

« Non. Terminé les souvenirs. Je ne veux plus de vos souvenirs. Je meurs. Mais c’est moi qui meurs. Ce n’est pas à vous de vous souvenir de ma mort. Et pas parce quelqu’un s’en souvient. Je meurs parce que, oui je choisi de mourir. Je n’appartiens pas à vous souvenirs. J’appartiens à moi seule. Je meurs pour être oubliée. Ma mort est à moi ». Clytemnestre n’ a qu’un mot : « non ». Sa fille reprend la parole. Elle veut qu’après sa mort personne ne touche à son corps. Ni que personne ne raconte son histoire. Mais le théâtre, à l’égal du feu, est un voleur, et aussi un spécialiste de la tromperie des apparences. Alors le vent se lève. Et après le vent, c’est le public qui se lève pour applaudir ce spectacle inouï.

Une bonne heure plus tard, on se dirigeait alors çà deux pas de là vers les guichets de la Cour d’honneur du Palais des papes où retirer les billets. Je me souviens avoir pensé en voyant ces colonnes de gens qui montaient vers l’entrée unique à des troupeau de bêtes ne se doutant pas qu’elles allaient entrer dans un abattoir. Étrange vision, étrange pressentiment.

Kirill Serebrennikov est un formidable cinéaste (cf. Leto, un chef d’œuvre). Une fois de plus avec Le moine noir il montre qu’il est un metteur en scène talentueux mais souvent brouillon et victime de la folie des grandeurs. Venu au festival en 2019, Outside était un spectacle passionnant. On en est loin. Le moine noir d’après Tchekhov cache ses limites sous des tombereaux de débordements stériles et d’agitation permanente. Ainsi la nouvelle de Tchekhov bien mise en dialogue et bien traduite, n’est pas jouée une seule fois par la troupe du Thalia theater de Hambourg, mais trois ou quatre fois (la dernière en russe), autant de versions qui ne s’annulent pas mais s’additionnent fastidieusement. Le moine noir n’est plus une apparition mystérieuse comme dans la nouvelle mais un bataillon quasi militaire d’hommes en chasubles noires, avançant en rangs comme des soldats ou, se dévêtant pour danser torse nu. Les chants sauvent la mise. Les deux actrices offrent un filin d’humanité au cœur de cet univers mâle et impitoyable.

Jean-Pierre Thibaudat - Le Club de Médiapart - 8 juillet 2022

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