Le jeu des ombres de Valère Novarina, la Fabrica, la Semaine d’Art à Avignon

Des ombres qui enchantent notre nuit

Le jeu des ombres

Photo : Christophe Raynaud de Lage

Après avoir monté « Karamazov » en 2016, Jean Bellorini revient à Avignon avec un nouveau spectacle exigeant et complexe. « Le jeu des ombres » est une commande faite à Valère Novarina, inspirée par le mythe d’Orphée. Une création tout en clair-obscur et en dissonance, qui célèbre les noces de la musique, de la poésie et du théâtre, avec une rare intensité.

Ayant perdu sa jeune épousée, le poète Orphée descend dans le monde des ombres et, accompagné de sa lyre, questionne Hadès d’une voix déchirante : « J’ai cru pouvoir supporter ce deuil, j’ai essayé, je ne le nierai pas, mais l’Amour l’a emporté. Il est un dieu bien connu, là haut, sur terre. L’est-il aussi ici ? ». Tout l’enjeu du spectacle réside dans cette interrogation d’une âme en peine, errant dans un lieu infernal peuplé de fantômes. Un monde qui résonne si fort avec le nôtre, en ces temps troublés…

Face public, Orphée n’est pas le seul à questionner Dieu. Il est entouré d’autres créatures fantaisistes tirées de l’imagination foisonnante du poète Novarina. Perséphone, la femme d’Hadès nous les présente : les Enfants de la colère, le Chantre, le Contre-Chantre, l’Ambulancier Charon, la Dame de Pique, l’Homme hors de lui, Flipote, la Personne morte Eurydice. Ces ombres s’adressent à nous de façon lyrique et / ou comique, accompagnées d’une chanteuse d’opéra (allégorie de la musique) et de musiciens exceptionnels.

Toutes ces « anti personnes » (ainsi nommées par leur auteur Novarina) sont très incarnées. Elles ont plusieurs scènes, plusieurs moments de fulgurance sur le plateau : arias, chansons, saynètes en groupe ou solos s’enchaînent comme sur une scène de music hall ou d’opéra. L’ensemble produit un spectacle total aux registres si variés qu’il en est déroutant. Mais l’histoire d’Orphée lui confère une structure : la mort d’Eurydice à cause du venin d’un serpent, le voyage d’Orphée aux Enfers pour chercher son amour, la seconde mort d’Eurydice (car Orphée n’a pu s’empêcher, en regagnant la surface de la terre, de se retourner pour la voir), la folie d’Orphée et son ultime chant.

Cette trame qui puise dans Les Métamorphoses d’Ovide et l’Orfeo de Monteverdi permet de déployer toute un questionnement philosophique et ontologique sur l’amour fou (mêlant Eros et Thanatos) et le deuil impossible, mais aussi sur l’être humain (matière animée par un souffle ou un esprit ; être possédant le Verbe), sur le « Réel » chaotique, la « prison de la pensée » et le langage qui toujours précède cette pensée déréglée. Le spectacle, adapté du long texte de Novarina, tressé avec l’opéra baroque de Monteverdi et accompagné d’instruments contemporains, atteint ainsi une complexité passionnante, à la fois jubilatoire et émouvante.

Orphée ou l’essence de la poésie

Le metteur en scène, passionné par le « théâtre sensible » et par « la musique comme cérémonie » (il avait déjà monté un acte de L’Opérette imaginaire de Novarina et Orfeo de Monteverdi), parvient avec cette création autour de la figure d’Orphée à explorer la musicalité, la plasticité et l’aspect physique des mots (comme dans les Paroles gelées). Le spectacle parle aussi de la présence lumineuse des acteurs jouant dans une boîte noire et de la musique qui adoucit les âmes.

La scénographie, initialement pensée pour la cour d’honneur en juillet dernier, met en exergue ces différents aspects : la théâtralité, la poésie pure, la quête d’une lumière (divine) cachée. L’espace scénique, assez dépouillé, est éclairé par une forêt de lumières et par les fameuses « anti personnes » costumées par Macha Makeïeff. Celles-ci sortent de cages de scène nues ou d’une trappe, sont grimés comme des clowns, des poupées, des prédicateurs, des acteurs du Berliner Ensemble ! Ces personnages semblent porter la mémoire du spectacle vivant. En outre, une grande toile aux teintes rouges, en fond de scène, se déploie au milieu du spectacle pour figurer les Enfers ; une ligne de flammes sublime (qui rappelle aussi le cirque) illumine le plateau quand Eurydice disparaît définitivement. Enfin, on assiste au ballet des corps chorégraphiés par Thierry Thieû Niang, mais aussi des pianos, devenus des acteurs, en plus d’être des accessoires ou des décors.

Ce théâtre d’ombres nous émeut parce qu’il interroge Dieu : « un anagramme du mot vide », une « lumière inaccessible » et peut-être une « invention humaine ». Les fantômes remplissent ce vide, sculptent la Nuit, s’amusent avec les morts et font éclater l’Amour d’Orphée. Le poète n’en finit pas de chanter, d’enchanter les cailloux. « Tant qu’on n’a pas fini d’énumérer ce qui fait la vie, on n’est pas mort », nous rappelle merveilleusement Valère Novarina dans ce Jeu.

Lorène de Bonnay - Les Trois Coups - 29 octobre 2020

Voir en ligne : Retrouvez ce texte sur le site Les Trois Coups

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