Les grandes actrices sont aussi des hommes

Il y a vingt ans à la Manufacture des Œillets à Ivry, Patrice Chéreau mettait en scène une dernière fois « Dans la solitude des champs de coton ». La création en 1987 au théâtre de Nanterre-Amandiers (dont Chéreau était alors le directeur) avait écrasé la pièce sous son décor. Cette fois le public est installé sur deux gradins qui se font face, pas le moindre décor. La scène est un ring où Chéreau - casquette, regards en biais et prothèses épaississant son corps - est un détonnant Dealer, avec dans le rôle du Client, Pascal Greggory, impressionnant.

Tout est dans le jeu, l’affrontement, la séduction. Jamais autant le désir n’a été si intense, sous ses masques, dans l’écriture de Bernard-Marie Koltès. Pour Chéreau s’y redouble un désir d’acteur. Cette nouvelle version est, pour ce dernier, comme une critique de sa première mise en scène. Et, rétrospectivement, elle marque un renversement : face à l’œuvre de Koltès, on passe du primat impérial de la mise en scène à celui de la primauté des acteurs. L’écriture de Koltès est comme respirée par la voix, le corps de l’acteur. Elle l’est depuis toujours, on aura mis longtemps avant de le comprendre.

D’où l’idée, très belle, de Roland Auzet : il monte aujourd’hui « Dans la solitude des champs de coton » en confiant les deux rôles de la pièce, le Dealer et le Client, à Anne Alvaro et Audrey Bonnet. Moins parce qu’elles sont des femmes que des actrices puissantes dont les corps sont des bêtes à expulser sauvagement le texte dans des modulations et des éruptions vocales rageuses (le Client) ou enjôleuses (le Dealer), parce que toutes les grandes actrices sont aussi des hommes. Côté corps, il n’est sans doute pas inutile de préciser que Thierry Thieû Niang a été le « collaborateur artistique » de ce spectacle.

« La solitude dans les champs de coton » est sans doute la pièce de Koltès la plus classique, dans sa forme et dans sa langue. La séduction, cette face visible du désir, est là, par tous les pores : au premier chef dans cette jouissance qu’a Koltès à faire parler, à caresser la langue française que les deux actrices magnifient en lui imposant des accents toniques, une danse des balancements.

Il faut entendre Audrey Bonnet, le Client, dire : « Fâchez-vous : nous resterons plus proches de nos affaires et nous serons sûrs que nous traitons tous deux la même affaire. Car, si je comprends d’où je tire mon plaisir, je ne comprends pas d’où vous tirez le vôtre ».

Et entendre le Dealer lui répondre : « Si j’avais un instant douté que vous n’eussiez ce qu’il faut pour payer ce que vous êtes venu chercher, j’aurais fait un écart lorsque vous vous êtes approché de moi ». Ah, ce « vous n’eussiez » dans la bouche d’Alvaro, plus beau qu’un baiser, plus impudique et insidieux que le verbe sucer sous-jacent. Koltès se montre ici le rejeton d’une longue lignée dont Racine est l’un des pères. La musique composée par Roland Auzet prolonge ces attendus et en constitue à la fois la ponctuation et l’écho.

Auzet va plus loin en proposant aux spectateurs de s‘équiper de casques, créant par là même une étrange et enveloppante intimité. La première du spectacle à Lyon, s’est tenue dans un lieu de deal possible, un centre commercial à la Part Dieu, un soir (« le soir est le moment de l’oubli, de la confusion, du désir tant chauffé qu’il devient vapeur » dit le Dealer). Le spectacle est actuellement à l’affiche du théâtre des Bouffes du Nord. Il devait commencer devant le théâtre dans ce carrefour de la Chapelle, à deux pas du métro aérien. Brandissant jusqu’à l’absurde les consignes du plan Vigipirate, la préfecture de police a cru bon d’interdire cette entrée en matière. Dommage. Mais la nouvelle configuration de la mise en scène imposée par cette forme de censure qui risque de se multiplier dans les mois qui viennent, tient la route et les deux actrices, avec superbe, font front.

Jean-Pierre Thibaudat - Médiapart - 9 février 2016 / Photo Christophe Renaud de Lage

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