Thierry Thieû Niang Danses d’aujourd’hui

Marie Desplechin

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Au bois dormant


Madame, Monsieur, quand j’allais à l’hôpital psychiatrique de Maison Blanche, quand je traversais le grand parc sous les arbres immenses, sur le tapis des feuilles d’automne, quand je marchais jusqu’au pavillon 46 qui était un pavillon fermé, je constatais que j’en étais arrivée de vivre de ma marche, de mes trajets d’un endroit à un autre, et que j’avais perdu la faculté de penser. Je marchais à cette époque du matin au soir, ou je travaillais, ou je faisais ce que j’avais à faire, mais je ne pensais pas, c’était impossible, je ne savais plus penser, ni quoi, ni comment.

Marcher, ne pas penser, cette histoire a duré des mois. C’est aussi que la pensée ne servait plus à rien, elle ne me servait pas à rejoindre celui que j’allais voir à l’hôpital de Maison Blanche, dans le pavillon 46 qui était un pavillon fermé. Je l’avais perdu et il m’avait perdue et nous étions séparés l’un de l’autre par un gouffre, nous étions séparés par un mur épais, par des douves, des donjons, des souterrains, des oubliettes, des forteresses, des forêts. Je pouvais le voir et il pouvait me voir, je pouvais le toucher et il pouvait me toucher, je pouvais lui parler et il pouvait me parler, mais rien n’arrivait de lui à moi, ni de moi à lui. Nous étions sur deux rives, séparés par le Danube et rien ne passait. Du bruit brouillé par la distance. Rien, du bruit.

Quoi que je fasse et quoi que tu fasses, nous étions séparés, il fallait que je me résolve à t’abandonner là où tu étais et où je ne pouvais être. Adieu mon vieux. Adieu. Adieu.

J’allais le jeudi chez Madame Saltzman et nous étions assises face à face pendant presque une heure. Je disais à Madame Saltzman que je voulais te rejoindre, et devenir comme toi entrer dans ton monde et penser comme toi. La seule pensée dont je voulais, c’était la tienne.

Je voulais passer le gouffre et passer le Danube et te rejoindre dans la pensée déchirée de l’hôpital de Maison Blanche, dans la pensée du pavillon 46 qui était un pavillon fermé. Mais Madame Saltzman secouait la tête d’un air désolé ; ce n’est pas possible, ce n’est pas une chose qu’on décide de rejoindre celui qu’on aime de l’autre côté. J’étais enfermée dans le monde dehors.

Est-ce que ce n’est pas votre expérience ? Est-ce que ce n’est pas votre douleur ? Est-ce que vous n’avez pas souffert de devoir laisser et sans deuil possible celui que vous aimez sur une rive où vous n’arriverez jamais ?

Plus tard, des mois plus tard, j’ai déjeuné avec Monsieur Gribinski dans un restaurant à proximité de la seine. J’avais passé bien des heures des années auparavant avec Monsieur Gribinski et il m’avait aidée à refaire de ma vie un endroit où je pisse vivre, ce qui avait créé entre nous une relation de confiance que rien ensuite n’est parvenu à entamer. Au cours de ce déjeuner, Monsieur Gribinski m’a dit que les journées de chacun d’entre nous étaient émaillées d’instants semblables à ceux que connaissaient les patients de l’hôpital de Maison Blanche, et oui, même les patients du pavillon 46 qui était un pavillon fermé. J’ai pensé comme je l’avais souvent pensé, des années auparavant, quand je m’efforçais de refaire de ma vie un endroit où je puisse vivre, qu’il était tombé sur la tête. Parce que ce que j’avais vu dans le pavillon 46 indiquait clairement, indiquait jusqu’à l’aveuglement que nos journées n’étaient pas les mêmes. Pas les journées, m’a dit Monsieur Gribinski, les « instants ». Vos journées sont émaillées d’instants semblables, dix, cent ou mille instants semblables. J’ai encore tenté de le contrarier, j’ai dit que ce n’était pas du tout pareil, les instants et la continuité des instants. Ce n’était pas pareil « fondamentalement ». C’était une différence de « nature ».
Peut-être a acquiescé Monsieur Gribinski, peut-être. Mais quand même. Vous en partagez l’expérience, comme chacun d’entre nous. Par instants.

C’est quand il tombe sur la tête que Monsieur Gribinski est le plus convaincant, j’avais eu l’occasion de m’en rendre compte des années auparavant. Il n’était pas convaincant sur l’instant, il était convaincant dans la « continuité », pour ainsi dire avec retard.
Ce qu’il avait dit au restaurant est resté agrippé à ma mémoire, à conduire son petit travail d’élucidation, au fil des jours, des semaines et des mois. Je n’ai jamais renoncé à cette idée que le gouffre large comme le Danube, nous tenait irrémédiablement séparés les uns des autres.
Les enfermés dehors et les enfermés dedans. Séparés « fondamentalement ».
Mais parce que je ne voulais laisser aucune piste ignorée, je me suis mise à chercher les instants.

C’est ainsi, en partie ainsi, que je me suis transformée, devenant une personne attentive aux éclats du temps plutôt qu’à son flux. C’est ainsi, en partie ainsi, que j’ai vu se tendre sur le gouffre large comme le Danube, un filin très mince sur lequel nous avons pu avancer, jusqu’à nous rejoindre, lui et moi, un instant. Je suis alors entrée dans le temps morcelé qui était celui de nos rencontres, un temps découpé en parcelles si petites qu’elles sont presque impensables, impensables mais sensibles, à l’image de l’univers dans lequel nous existons.
Il faut que j’ajoute que peu à peu nous sommes revenus lui et moi dans la « continuité » qui est un rythme flexible et souple, et adapté à la pensée. Il n’a plus été question d’hôpital. Le gouffre s’est réduit, la forteresse s’est démantelée, la forêt s’est effacée, les donjons, les oubliettes, les douves, c’était fini. Nous sommes revenus des royaumes de glace, revenus comme Kay et Gerda quand ils quittent le palais de la Reine des Neiges. Revenus comme Hansel et Gretel.
Revenus comme le Petit Poucet, comme les sept frères corbeaux. Nous sommes revenus dans le temps pensable des « continuités ».

Alors, Thierry, quand je suis entrée dans la salle de répétition de l’hôpital Montperrin d’Aix en Provence, quand je me suis assise contre le mur et quand j’ai replié mes jambes en tailleur, j’ai pensé à nous, à lui et moi, à nous tous qui cherchons à tendre des filins sur les gouffres qui nous séparent. Nous d’un côté de la rive, nous de l’autre côté. Nous enfermés dedans, nous enfermés dehors. Nous, arrachés les uns aux autres, privés les uns des autres, orphelins les uns des autres.

J’ai pensé en attendant qu’il fallait que je prête une grande attention à tous nos instants semblables. Et vois-tu, cher Thierry, j’étais très heureuse de me retrouver dans cette salle avec toi, parce que c’était avec moi tu t’en doutes que j’avais rendez-vous, avec la partie de moi qui crie éperdument sur une rive et dont la voix se perd dans la distance.

Les garçons sont arrivés tout à l’heure, ils sont venus de l’institut, encadrés par les éducateurs. Ils patientent dans le jardin, au soleil du printemps, celui qui marche, celui qui s’assied, celui qui chante et celui qui se tait. Chacun à sa manière absorbé dans la grande conférence qu’il tient avec lui-même. Thierry, lui s’étire au milieu de la pièce. Son visage est calme, ses yeux lointains, il s’est retiré dans son corps. On se prépare, on se prépare et comme nous sommes éloignés, éloignés mais en route. C’est comme une ambassade, chacun fait son cortège. Pas de victoire en vue, pas de défaite, pas de progrès non plus et pas de conversion.

Quand tu entres dans la salle de répétition, Matthieu, tu n’es pas n’importe quel jeune homme, tu n’es pas n’importe quel jeune homme énigmatique, tu n’as pas n’importe quel jeune homme autiste. Je te reconnais avec tendresse, crois moi. Tu n’es pas entré seul, tu n’es pas entré les mains vides, tu apportes avec toi la distance. c’est elle qui nous tient face à face, qui nous tient vis à vies, la grande distance ente les hommes. Elle ne trompe pas, comme une parole, elle ne triche pas, comme un regard, elle ne séduit pas, elle est entre nous, comme une mesure et comme un ordre.
Elle m’interdit de passer mon chemin. Quel chemin d’ailleurs ? Là où nous sommes il n’y a plus de chemin. Elle m’oblige à t’envisager, elle m’astreint à mercure sans cesser et sans espoir de certitude, ce qui nous lie « irrémédiablement » et ce qui nous tient « irrémédiablement » séparés.

Tu entres dans la salle de répétition, Matthieu. Je peux te voir, je peux te parler, je peux te toucher et je sais que rien n’arrivera de moi jusqu’à toi ? Rien. Du bruit.
Ce n’est pas n’importe quel rien, ce rien là. C’est le « rien » qui précède le presque qui annonce le peu qui devance le petit. C’est le possible, le peut-être, le va savoir. C’est le « rien » qui nous garde de l’espoir comme du désespoir. Le « rien » tout blanc où se construisent les rêves. Je le sais, Matthieu, j’ai déjà fait le voyage, quand je marchais en automne sous les arbres, dans le parc de Maison Blanche jusqu’au pavillon 46. Ce sont des voyages dont on ne revient pas tout à fait.
On n’oublie pas, on garde la place toute prête.

Tu es debout, tu marches le long des murs, tu ouvres les portes, tu les refermes, tu secoues les mains, tu fais tinter ta gourmette. Tu recommences. Tu ne regardes personne, tu ne regardes rien mais tu vois tout, tes enjambées évitent mes pieds, elles évitent mon sac, elles évitent le carnet de notes. Tu traces des circuits, des lignes d’air : le monde que tu arpentes est invisible pour mes yeux. Il faut que je le rêve.

Je suis encombrée de rêves à ton sujet, de rêves terribles et magnifiques. Je rêve que la parole est enfermée en toi dans un endroit inaccessible et maintenu secret. Je rêve qu’il est devenu possible de la libérer et de lui faire passer la frontière entre les mondes. Je rêve que tes dons sont exceptionnels, et presque monstrueux. Je rêve que ton cerveau obéit à des règles nouvelles, comme il arrive aux navigateurs de l’espace privés de gravitation. Je rêve que tu es un arbre, un oiseau, une rivière. Je te rêve en Ulysse, en Eurydice. Mais jamais en forteresse vide, ça non jamais. Les forteresses de mes rêves sont remplies de trésors fabuleux. C’est la force qu’exerce ton silence, elle attire les rêves, les rêves tournent en orbite autour de toi. Je rêve que tu te tiens debout sur la rive opposée du Danube et je rêve en même temps que tu gardes notre humanité dans le creux de tes mains.

Alors, voilà, Matthieu, je suis assise en tailleur contre le mur, et Thierry et tout seul au milieu de la pièce. C’est lui que tu viens voir. Si tu ne voulais pas de lui, tu pourrais ouvrir la porte et sortir dans le jardin ensoleillé. Tu pourrais t’en aller ou refuser manifestement. Mais non, tu es entré et maintenant tu refermes comme les autres la porte que tu ouvres et qui donne sur le jardin.
Nous avons l’air malin tous les deux. Toi qui ne souris jamais et moi qui ne désouris pas.
Un jeune fou, une vieille idiote, dans une salle de répétition. C’est un beau nom que j’ai trouvé pour nous, n’est-ce pas ? Répétition. La salle des répétitions.

Et Thierry, pardonne-moi, mais tu n’as pas l’air le moins dingue de tous, quand tu te mets à danser, tu lances les bras, tu plies les jambes, il n’y a même pas encore de musique à laquelle se raccrocher. Regarde même Matthieu te prend pour un fou. Il ne te regarde pas mais il te voit.
Il s’est assis sur une chaise, il agite les mains et il fait tinter sa gourmette. Le temps, les mains, la gourmette et toi qui te tiens sur la tête au milieu d’une salle vide. Thierry, franchement, regarde-nous, qu’est-ce qu’on va dire aux gens ?

Je me souviens que je voulais le prendre dans mes bras et m’allonger contre lui, l’envelopper, le protéger et lui faire un rempart de mon corps. Je voulais en partant lui laisser mes mains pour qu’elles le protègent, mes yeux pour qu’ils le veillent, ma voix pour qu’elle le berce. Je voulais qu’il ne soit pas tout seul dans sa solitude, une fois que je serais partie. Mais je n’étais pas raisonnable, c’est ce que disaient les médecins, ce que disaient les infirmiers.
La séparation était raisonnable, pas la proximité.
Ne venez pas tous les jours, Madame.

Je quittais le pavillon et sur le seuil au bord du jardin, une infirmière me prenait dans ses bras, personne ne lui avait déconseillé de le faire ou alors elle n’en faisait qu’à sa tête. Elle ne tenait pas son corps éloigné du mien, elle me protégeait avec ses mains, avec ses yeux, avec le murmure de sa voix. Ensuite je pouvais m’en aller, en emportant son embrassade, en la gardant sur moi pour les jours à venir, et ceux d’après aussi, et jusqu’à aujourd’hui, on n’oublie pas. Mais ce qui était bon pour moi, le corps de l’infirmière quand elle me prenait dans ses bras, n’était bon que pour moi. Son corps à lui devait rester seul, traverser seul la nuit et ses éblouissements et je devais l’admettre. Les mots entre nous n’avaient plus d’usage, ils avaient progressivement explosé au cœur des phrases, ils avaient été soustraits et changés pour des trous, des blancs, des béances. C’était une drôle d’époque, il fallait faire sans mots, il fallait faire sans corps. Il faire sans rien ou ne rien faire.

Encore une chance que la pensée soit morte en moi. Qu’est-ce qui me serait advenu si j’avais réfléchi ? Qu’est-ce qui me serait advenu si je m’étais pas contentée de durer ?

Quand Thierry masse longuement les mains froides de son petit danseur, quand il lui masse les pieds, je voudrais être ses mains. Quand il soulève le grand corps déséquilibré de Matthieu, quand il l’arrache au sol et qu’il le tient tranquille tout contre son torse, je voudrais être son torse.
Quand il porte Arnaud sur son dos, Arnaud agrippé et confiant, je voudrais être son dos.
Quand il tournoie et que Victor tournoie autour de lui, Victor qui ne consent jamais un geste et qui tournoie maintenant autour de lui comme un elfe en riant, je voudrais être son corps.

Je voudrais être lui quand il abolit la frontière entre le monde dehors et le monde dedans.
Quand il est absolument certain dans la clarté de la plus grande certitude, que c’est par une décision consciente que cette main se pose dans sa main qui s’ouvre, que c’est par une volonté délibérée que ce corps s’étend sur son corps étendu. Je voudrais être lui dans l’instant où se réunit ce qui était jusque là, et qui sera bientôt de nouveau irrémédiablement séparé. 

Combien de temps voulez-vous vivre ? Pour moi, c’est un instant.

J’ai fait toute cette route, j’ai marché comme un insecte, pour arriver jusqu’ici. Dans la salle de répétition. C’est un bon nom que j’ai trouvé pour cette pièce rectangulaire et lumineuse, un bon nom pour nous tous, n’est-ce pas ? La salle des répétitions.

Qu’est-ce que je fais d’autre, ici, que répéter mon chagrin ? C’est lui qui s’écrit quand je commence à écrire, c’est lui qui parle quand j’ouvre la bouche. Je vois par ses yeux, j’aime par son amour. Il est entré par effraction chez moi, il n’en est plus parti. Il y vit à demeure. C’est lui que je retrouve quand je vois Matthieu agiter les mains, faire tinter sa gourmette. Quand il arpente la salle avec ses enjambées, qu’il fait le tour du monde qui est grand comme une cage.

Alors c’est une chose terrible à voir, ce harcèlement de Thierry. Il occupe toute la pièce.
Il interrompt la marche. Il stoppe le balancier du bras. Il refuse à Victor de rester immobile.
Il s’assied sur ses jambes. Il renverse sa chaise. Il saisit par la taille Emilien qui s’écarte.
Il le soulève. Il le bascule au sol. Il ferme les chemins. Il force les trajets. Il met son corps en obstacle. Vraiment c’est terrible de se voir empêché, contrarié, contraint et interdit de revenir à soir. C’est terrible de devoir quitter son chagrin familier et d’entrer dans l’instant qui s’enfuit.
On croit qu’on va tomber. On résiste. On vacille. Mais ça tient. On s’appuie et ça tient.

Est-ce que ça tient, Thierry ?

Il dit que c’est un jeu. Il dit qu’on a tort d’avoir peur, regardez, personne n’est blessé, ni même seulement meurtri. On se reprend, on se relève. Ce n’était pas de la mort, c’était de la danse, c’était pour rire. Pour le rire de Victor, pour le rire de Matthieu.
Demandez à l’éducatrice assise l’autre bout de la pièce, demandez à Régis, demandez à Djamila, combien de rires dans la journée, la semaine, le mois, l’année ? Combien de rires, combien de portes ouvertes sur dehors ?

Les contes de fées ne disent pas ce qui a lieu juste après que le baiser est donné, que le sort est levé. Les endormis se réveillent, les emmurés sortent au jour, les corps quittent la peau des monstres, des corbeaux, des grenouilles. Bientôt on s’épousera et on s’établira.
Mais juste après ? A la levée du sort ? Est-ce qu’ils pleurent, ceux qui sont délivrés ?
Est-ce qu’ils parlent, est-ce qu’ils poussent des cris ? Et ceux qui les attendaient ?

Je crois qu’ils rient. Ils ont des yeux tout neufs pour se voir et ils rient.

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