Thierry Thieû Niang Danses d’aujourd’hui

Marie Desplechin

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Quand j’ai regardé Thierry Thieû Niang danser avec les enfants, sur les petits films qu’il m’a confiés, je me suis demandé qui attirait l’autre dans son jeu. Était-ce Thierry qui conduisait Luc ou Cynthia à son mouvement ? Ou était-ce l’enfant qui l’emmenait jusqu’à lui, lui imposant doucement les gestes qui conviendraient ? Du danseur ou des enfants, lequel était joueur de flûte ? Qui, exactement, menait la danse ?

Thierry était la puissance invitante : c’était à son initiative qu’ils se retrouvaient. Il proposait le jeu commun, et il initiait les mouvements. Mais c’était Luc ou Cynthia, le roi, la reine de royaumes désolés, qui l’invitaient à se produire autour d’eux. Ils recevaient ses gestes comme autant d’hommages inquiets à la toute puissance de leur malheur. On aurait dit qu’ils consentaient à y répondre, et manifestaient leur contentement avec une réserve effrayée.
C’était une chose fascinante de voir se passer ces deux événements simultanément.

Soudain, il n’y avait plus de bon et de mauvais monde, le bon monde du partage contre le mauvais monde de l’isolement. Le mauvais monde n’était pas aboli miraculeusement au profit du bon. C’était plutôt comme d’assister à la naissance d’une grande entreprise diplomatique. Ou à l’instauration d’une zone pacifiée où il serait possible, un temps, de se retrouver. Et cela, certainement, était dû à la danse.

Je me suis figuré que la danse venait avant. Avant la sculpture, avant la peinture, avant la musique même. Qu’elle arrivait d’abord, dans l’histoire de tous et de chacun. Elle était tellement ancienne qu’il n’était pas possible d’en garder la trace, sauf à supposer qu’un autre art, un art de la représentation, la peinture par exemple, s’en charge.

Pour la danse, en somme, c’était tout de suite et puis plus jamais. C’était à répéter encore et encore. La danse ne disait pas, elle ne représentait pas. Pas de mot. Pas d’image. De l’instant, du mouvement, du souffle, de la répétition. J’ai pensé que la danse était peut-être l’ambassade la plus intelligente pour établir des passerelles entre les mondes, entre le monde des enfants, de Cynthia et de Luc par exemple, et le nôtre, celui de Thierry et le mien par exemple.

Des ambassades et c’est tout. Pas de civilisation, pas de colonisation, pas de progrès en vue. Une rencontre heureuse, dont la plus grande réussite serait de faire naître le désir d’une autre rencontre, son attente. Je me suis souvenue de deux maximes de Clément Rosset. « La nature des choses consiste en les choses, et en elles seules. Il n’est, il n’a jamais été ni ne sera jamais de présence que du présent. » Et « Sois l’ami du présent qui passe, le futur et le passé te seront donnés par surcroît. » J’ai lu, dans un texte littéraire écrit par des personnes non autistes, qu’on ne savait rien sur l’autisme. Une énigme. Un mystère. Rien quoi. Mais ce n’est pas ce que disent les livres écrits par des personnes autistes. Ce n’est pas ce que disent les petits films de Thierry qui le montrent quand il danse avec les enfants. Ce qu’ils montrent ce n’est pas rien, c’est autre chose.

C’est par exemple que le danseur vit dans un monde de règles, de règles terribles, inutiles et même aberrantes, mais qu’il s’applique avec fermeté. Le danseur a sa règle et ses raisons. Ce sont les siennes, voilà quelque chose qu’on peut comprendre quand on vit soi-même enfermé dans ses règles et sa raison.

C’est aussi que le danseur décide de ses gestes et qu’il les répète. Qu’il soit dans une salle, ou qu’il soit sur une scène, qu’on fasse mine de s’intéresser à lui, ou de l’ignorer, on est à peu près certain qu’il va continuer. Encore une chose que l’on peut reconnaître, quand on passe sa vie à persévérer.

Le danseur n’envoie pas de signaux. Son corps ne cherche pas à dire une chose qu’il faudrait comprendre, à laquelle il faudrait répondre. Son visage n’adresse pas de sourire, ne vous cherche pas des yeux. Il n’attend rien, peut-être. Il n’y a rien à attendre de lui, peut-être. De sorte qu’il ne craint rien, et qu’il n’y a rien à craindre de lui. Le danseur veut bien se manifester comme un objet vivant. Il veut bien courir tout seul (ou avec vous), tendre la main sans vous (ou avec vous). Il est souple comme une corde, doux comme un coussin, rebondissant comme une balle. Il tombe, il dégringole, il se laisse prendre et plier. C’est à ses conditions qu’il devient possible de courir avec lui, de prendre sa main à lui. De se coucher sur son corps, de monter sur son dos. Le danseur n’est pas un sujet qui s’impose.

Enfin, parce que j’aime lire ce qui a été écrit à l’attention des enfants, par des gens qui n’étaient pas tout à fait en règle avec le monde commun, j’ai pensé aux contes. Ce n’est qu’après avoir relu Rapunzel, La Petite Sirène, La Reine des Neiges que j’ai réfléchi à l’intitulé de ce travail, « Au bois Dormant ». J’avais peut-être été guidée. Peut-être aussi les contes sont-ils les mieux à même d’ordonner l’énigme, le mystère, le rien, ou l’autre chose. Pour nous en tout cas qui obtenons des images et des mots qu’ils donnent forme à ce qui nous entoure.

Rapunzel est enfermée seule au sommet d’une tour construite sans aucune ouverture. Elle laisse pendre par l’unique fenêtre la longue tresse des cheveux qu’elle a laissés pousser.

Pour rejoindre celui qu’elle aime, La Petite Sirène a obtenu de la sorcière qu’elle lui donne des jambes. En paiement, sa langue sera coupée. Incapable de parler, elle l’est aussi de se faire comprendre, et de se faire aimer. Elle finit par se fondre dans les filles de l’air.

Le petit Kay a été frappé au cœur et dans les yeux par les éclats du miroir diabolique tombé du ciel. Privé de toute émotion, il marmonne des chiffres. Il est emporté par la Reine des Neiges dans un palais de glace où il meurt doucement de froid.

On gardait trace, dans les contes, de ces enfermements. Ils y prenaient la forme d’un destin et puis d’une aventure. À leur manière, les contes ouvraient des passages entre les mondes. À bon entendeur.

Si Thierry me proposait d’intervenir avec ce matériel plutôt inopérant, les mots, c’est une chose que je pouvais tenter. Un texte qui se rapproche des contes, qui leur emprunte. Sans savoir très bien à qui il s’adresserait pour finir, ni à quel objet apaisant il pourrait à son tour s’apparenter. Un texte qui tenterait de faire ambassade.

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