Marie Desplechin

Climat : l’ire aux enfants

Climat : l’ire aux enfants

Dessin : Benjamin Lacombe

A l’opposé des idées reçues l’imaginant inculte et indifférente, la jeunesse exhorte les adultes à ne plus ignorer la réalité du bouleversement climatique et défilera une nouvelle fois vendredi.

Parmi les bouleversements inouïs qu’impose à nos sociétés le désastre écologique en cours, il y a le rapport entre les générations. Il était possible jusque-là de vouloir former les enfants à notre image, de nous prévaloir de l’expérience, de la connaissance, de la raison, qui leur permettraient de poursuivre le trajet glorieux de l’espèce vers l’horizon lumineux du progrès. C’est fini. Les quarante dernières années ont vu se potentialiser des menaces pourtant largement annoncées. En l’espace d’une vie d’adulte, non seulement l’espèce n’a rien fait, mais elle a tragiquement accéléré sa course à l’abîme. L’horizon est en feu. Quelle gratitude pouvons-nous demander aux enfants pour les avoir mis au monde ? Quelle confiance ? Quel respect leur demander envers leurs aînés, quand Donald Trump ou Jair Bolsonaro - qui ont été élus - se chargent de préparer leur futur ?

- Mouvement horizontal

Nous sommes convoqués par chaque enfant, chaque adolescent croisé dans une famille, dans une école, dans la rue, chaque bébé dans une poussette. Contraints de réévaluer ce que nous avons vécu et à quoi nous croyions. Le champ de cet examen est vertigineux. Il comprend l’inventaire de nos habitudes matérielles, et celui de nos habitudes de penser. Comment utiliser désormais ce que nous avons appris de vivre, et comment le transmettre ? Probablement pas en célébrant la liberté d’investir et les premiers de cordée.

Il y a une grande douleur dans cette conscience de la faillite. Elle explique sans doute la violence de ceux qui conspuent Greta Thunberg. Elle les vole de la tranquillité repue qu’ils estimaient avoir méritée, à l’automne de leur vie. Et surtout elle est visible. Le mouvement qu’elle a initié est, lui, horizontal et fait tourner les porte-parole.

Greta Thunberg ne s’inscrit pas seulement dans la longue liste des figures héroïques de l’adolescence. Sa nouveauté est de nous imposer un autre ordre que celui que nous connaissions. Relayant les résultats des rapports des scientifiques, c’est elle qui possède les connaissances, c’est elle qui les enseigne, c’est elle qui appelle (en anglais) à la discipline et à la raison. Elle s’est placée du côté des impératifs moraux et du bien commun avec courage et obstination. Et en plus elle est efficace. Qu’on lui enjoigne de retourner au lycée, où elle « apprendrait », est risible.

- Convergence des luttes

Ce que révèle Greta Thunberg, et ce que les manifestants ont entendu, est que la jeunesse n’est assignée par essence ni à l’indifférence, ni à l’ignorance, ni à la soumission, catégories auxquelles elle est traditionnellement cantonnée. Il est possible que l’adolescente suédoise marque le début d’un empowerment de la jeunesse. Celle qui habitera le monde qui vient. Celle qui est en capacité de le construire. Voilà qui ouvre des perspectives ébouriffantes. Jusqu’où faudra-t-il prendre en compte la parole des enfants ? A quel âge consentirons-nous à leur donner le droit de vote ? Quel type de démocratie représentera justement leurs intérêts ? Quelle école serait la mieux à même de les former ? Il se trouve heureusement que le monde de leurs aînés n’est pas composé uniquement de cyniques, de démissionnaires et de climatosceptiques. Il compte son lot de résistants, de militants et d’activistes. L’imminence de la catastrophe s’avère en outre extraordinairement féconde pour la pensée, philosophique, scientifique et politique, attachée à élaborer ce qui est et ce qui sera. Enfance, intelligence, on peut croire à la convergence des luttes…

Discrédité par certains - il donnerait aux paresseux une opportunité de « sécher » les cours -, le mouvement des marches est en réalité une étonnante université de tous les savoirs, où s’acquièrent et se rodent connaissances et compétences. Il reste pour l’heure circonscrit aux enfants des classes aisées des pays riches. Il y a à cela une quantité de raisons, au premier rang desquelles la souffrance sociale et l’accès à l’information. Mais il faut souhaiter qu’il gagne toutes les couches des sociétés, partout dans le monde, et s’emballe. Sinon, compte tenu des chocs à venir, ce sont la violence et le chaos qui l’emporteront.

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