Thierry Thieû Niang Danses d’aujourd’hui

Patrick Autréaux

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… du printemps ! - Une lecture, un poème

Voler, boiter

Ce qu’on ne peut atteindre en volant, il faut l’atteindre en boitant.
C’est par ce vers que s’achève l’essai de Freud, « Au delà du principe du plaisir » introduisant à la pulsion de mort.
Moteur ou axe de la répétition et de la vie circulaire, de la destruction à l’œuvre en nous, autour de nous, dynamique qui tisse son réseau de filaments en une toile qui nous engrisaille, nous ankylose, nous ligote, nous piège, et dont les bras armés revêtent des noms divers : maladies, deuils, séparations, prisons du cœur ou des êtres aimés, clichés inculqués et idées toutes faites, haine ou trop grand amour de soi, carcan d’images collées sur nous comme des écailles ulcérantes et dont on croit qu’elles sont notre peau – tout ce qui fait fermer les yeux bien avant de mourir.

Ce que Thierry Thieû Niang nous propose, et tout particulièrement avec « … du printemps ! » est peut-être le rebours de cette mécanique noire à l’œuvre en nous et qui tord et entortille, use le mouvement dans le grand cercle du vivant.
Et à regarder ici ces vieux bras qui s’ouvrent vers le vent, l’allant de ces courses joyeuses et presque en rage heureuse d’être au bord du déséquilibre, ces cercles qui s’ouvrent et se déplacent, il semble que soit détissé ainsi quelque emmêlement, celui d’un groupe, celui de chacun de ses membres avec lui-même.

Avec des prisonniers, des autistes, des corps empêchés comme il le dit lui-même, ou ici avec des personnes âgées, Thierry Thieû Niang entraîne à l’opposé de la trotteuse, contre toute attente, un monde usé déjà mais qui cherche encore, se laisse emporter, rompant par la marche ou la course, son propre ressassement, ses routines, vers une sorte d’origine, vers une vigueur retrouvée, réveillée.
Mais une vision poursuit, secret non avoué de l’ordonnateur peut-être, son amoureuse ambition : faire du cercle répété une spirale aspirante et transformante.

Voici ce que j’ai vu.

Un nid d’araignées humaines tombées du perchoir de leurs rôles et assignations, ces idées fixes qui tissent la mort en nous. Araignées sidérées, déroutées, qui se lancent peu à peu dans une ronde. L’infatigable collier du temps les circonscrit ici à rebours : temps de la mort qu’on retarde ou temps de la vie qu’on dénoue, qu’on déplie jusqu’à son terme ou sa source – avant de mourir.
Parce que quelque chose en elles réclame son dû, elles trottent en ordre, ces araignées, se dispersent, se rejoignent.
Et puis chacune inlassablement s’échappe selon sa propre trajectoire, ouvre ses bras, lance ses mains, défait ce qu’elle a dû ou cru devoir toujours faire, et court.
Pauvre bestiole qui révèle ainsi ses ailes ou ses flammes.
Toute à son élan pour se soustraire à l’invisible chaussure qui écrase, voici qu’elle devient feu ou oiseau, et puis elle s’assagit, se replie, ayant goûté l’ivresse de sa propre aptitude à devenir ce qu’elle est secrètement, pour revenir et finalement se retire du groupe – apaisée accomplie.
Pas un cri, pas un mot, les araignées sont muettes.

Sous nos yeux, grâce à un de ces sorciers qui ne font pas leur numéro pour rire, dans ce cirque ou arène de musique, détissant la profonde toile au-dedans qui les embrouille encore, elles se désensorcellent de ce qui fait des nœuds en soi à force de ne se croire qu’araignées, elles chantent de leur chant de vie pure et s’illuminent de vivre ainsi jusqu’au bout – seule vérité seule source.

C’est alors que se distingue, choisi ou élu, celui des danseurs pouvant faire face, symbole peut-être de ce vivant, advenu pleinement soi-même et qui, ainsi tiré de son puits d’effort, s’extraie du groupe et de l’obscur.

Petite araignée transfigurée par la brutale bonté d’être enfin soi, un peu comme celle dont Hugo dit que Dieu fit le Soleil.

Désormais étoile au milieu des étoiles, dans cette nuit noire qui entoure tout.


The Ancient of Days

Est-ce un cadran d’horloge qui trotte contre son cours ?
Ou l’empan d’un compas qui s’entraîne à effacer écrire effacer écrire des cercles jusqu’à l’hypnose, l’aura, la transe, jusqu’au passage ?
Compas dressé sur ses ergots,
Et que déroulent les doigts d’un sorcier, enfant ou vieillard si vieux qu’il babille, tourneur invisible au présent, avec ses cheveux gris tombant en coiffe guerrière et les jambes repliées comme du cristal,
Fœtus du monde qui vient,
le corps têtu comme une montagne au soleil,
et qui embrassent les visages jaillis de la craie,
des cercles encore et des tangentes.

Et lui qui s’y reprend,
à force de visions tordues sur le sol et dans l’air,
Est-il l’œil qui guide le compas ou l’œil que dessine le compas ?

De là perché, en haut ou au dedans,
Il fouille le jour et ses grandes mécaniques, voici l’ancien et grand vivant,
Entier dans ce regard sérieux, appliqué et distrait comme les petits,
Et qui bientôt ne sait plus.

Il s’obstine à toiser le mouvement
du vivant et du non vivant, du jeune et du vieux, du dedans et du dehors, du visible et de l’invisible,
Il précipite le oui et le non les yeux dans les yeux,
Il aura vécu la vérité.

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