Personne(s)

Thierry Thieû Niang travaille autant avec des artistes professionnels, comme Patrice Chéreau dans Coma, qu’avec des amateurs, enfants et adultes. Ici, c’est avec vingt habitants du quartier des Marolles et de Bruxelles qu’il collabore pour présenter le nouveau Projet-Quartier du Théâtre Les Tanneurs, Personne(s).

Il réunit trois générations pour un travail de rencontre et de recherche chorégraphique : des enfants entre six et douze ans, des jeunes adultes entre dix-huit et trente ans et des seniors de plus de soixante ans. Le chorégraphe investit alors le Théâtre Les Tanneurs et questionne la présence de ces corps dans l’espace et leurs mouvements dansés. Parce que parfois les mots ne sont pas assez forts pour dire ce que l’on pense, le corps peut être ce qui permet l’ouverture à une autre parole.
Personne(s) est un rassemblement de différentes générations qui explorent le vivre-ensemble, la conscience de soi et de l’autre. Une proposition de recherche collective du geste artistique autour de questions fondamentales de la vie, de la mort et de la mémoire, inhérentes à l’homme - à tous les hommes. Une expérience vivante, une expérience dansée...

- Critique du Soir

Projet-Quartier. L’appellation a un petit côté « fancy-fair ». Bien malgré nous surgissent dans notre esprit des images de spectacles de fin d’année, maquillages improvisés et chorégraphies exécutées les yeux rivés sur le meneur. Et puis, chaque saison, le Théâtre Les Tanneurs vient nous détromper. Pour notre plus grand plaisir.

On se souvient, l’an dernier, de We can be heroes, un play-back jubilatoire orchestré sur la place du Jeu de Balle. Le désarçonnant Personne(s) mis en scène par Thierry Thieû Niang et présenté ce week-end au théâtre n’est pas moins impressionnant.

D’emblée, lorsque la première enfant entre en scène, on sait que l’on va assister à un spectacle maîtrisé. La demoiselle n’a pas dix ans, mais elle monte sur les planches d’un pas sûr et, sans ciller, exécute quelques ronds de jambe. Tranquillement, elle est rejointe par l’ensemble de la troupe, vingt et un habitants des Marolles, sélectionnés selon trois catégories d’âges (6-12 ans, 18-30 ans, plus de 60). Il faut les voir, arriver, prendre place, s’enlacer, glisser sur le sol... Le travail sur le corps, sans pesanteur, est palpable. On imagine sans peine l’apprivoisement nécessaire pour que ces sexagénaires, jeunes gens et enfants se laissent tomber en toute confiance dans des bras qui, à quelques exceptions près, leur étaient jusque-là inconnus.

Sans heurts, les tableaux s’enchaînent. Par petits groupes, parfois même seuls, les danseurs investissent l’espace. C’est ici le tout jeune Sacha Moyson (6-12 ans) qui s’étire, roule, se relève, avec une concentration impressionnante et une joie non-dissimulée. C’est ensuite un terrible duel entre Bastien Lefèvre (18-30 ans), tout de muscles construit, et Louis Smet (plus de 60), dont la puissante présence silencieuse déconcerte.

Thierry Thieû Niang a réussi le périlleux pari de donner à chacun sa place. Les musiques donnent le tempo, mais chacun évolue à son rythme. De temps en temps, des paroles (« Le plus beau ? C’est Noël ! » ou l’incessant « Y a quelqu’un ? ») recentrent le spectateur. Il est question de personnes. Ou de personne. De gens. Qui se cherchent. Tendent une main. Osent. Se lient. S’aident. Se rattrapent.

C’est plein de couleurs mais c’est intensément sobre. C’est amateur mais ce n’est pas approximatif. C’est toutes générations confondues mais ce n’est pas brouillon. Chacun son rôle, chacun existe. Mouvement après mouvement, image après image, on se laisse bouleverser par l’utopie recréée sur le plateau, sans mièvrerie aucune. Par l’espoir véhiculé par des corps qui, pour certains, ont déjà tant vécu. Par des âmes qui, le temps d’une saison, se sont données à la danse.

L’ovation qui succède à la dernière interrogation, « Y a quelqu’un ? » y répond par l’affirmative. Y a quelqu’un, oui. Quelqu’un bouleversé par ce Projet-Quartier.

Adrienne Nizet - Le Soir - 30 mai 2012

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