Thierry Thieû Niang Danses d’aujourd’hui

Thierry Thieû Niang

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Faits et gestes

« C’est ce qui échappe aux mots que les mots doivent dire. » Nathalie Sarraute

C. la contemplatrice.
La lenteur. Le dedans et le dehors. L’ironie et la rêverie.

Elle, c’est C.
Sa bouche collée à la fenêtre.
Être dedans, là dans l’espace et en même temps donner à voir, à toucher le dehors : le jardin, le ciel à l’orage.
Un fauteuil en mousse colorée est le lien, le lieu de la rencontre.
On y cache une main, un pied ; on le fait basculer. On y bascule.
Toujours son regard va de l’extérieur, loin, proche.
Une distance pour voir, m’observer, se regarder.
Elle ne me regarde pas vraiment, jamais de face.

C. bouge doucement et ensemble après vingt minutes, nous passons de la position assise à celle de debout. Nous occupons à peine un tiers de l’espace jusqu’au moment où je fais glisser le fauteuil de l’autre côté de la pièce.

Quand je lui propose le bras, lui propose ma main, elle attrape, agrippe, elle tient.
Elle saute sur place à pieds joints, s’allonge sur le ventre, se hisse sur les bras comme un sphinx.
Je pose une jambe sur son dos, me retourne et c’est ma tête qui donne le poids.
C’est elle qui me reçoit.

C. pose sa tête au sol et j’entends sa respiration.
Trois à quatre fois, elle retourne à la fenêtre et pose sa bouche sur la vitre froide et dépose ce souffle comme une signature. Son prénom.
Le jeu des regards est là ; de l’étonnement puis celui des reconnaissances.
Un espace partagé et un réel plaisir d’être là.

C. reconnaît.
La danse se passe au centre, quelquefois contre un mur ou une fenêtre.

C. regarde souvent de biais, loin et quand mes propres mouvements sont en déséquilibre, en chute, elle ose un vrai regard.
Elle est très calme, silencieuse comme ailleurs.
Elle observe l’espace de dehors à travers les fenêtres. Je danse. Elle regarde.
Quelquefois elle se laisse guider sans résistance et me suit et rit et « danse ».
Elle est ma première partenaire de ce travail chaque mardi.
L’espace devient large, devient plein.
Elle va d’un bord à l’autre osant traverser l’espace en son centre.
Elle initie l’espace par le rythme, les moments répétés où elle saute sur place. Il y a aussi ces moments où elle cherche le contact, la rencontre, qu’elle vient prendre mes mains, propose des appuis contre elle ou moi, contre la fenêtre ou la porte.
Elle accepte aujourd’hui que je la soulève. Elle me regarde dans un arrêt, dans un silence.

Les portés deviennent plus rapides, plus risqués. Je sens ses appuis, ses mains et ses jambes me tenir, me saisir. La répartition du poids est juste.
Quelquefois elle me laisse danser seul et longtemps.

C. pleure. Elle est mal réveillée, n’a pas déjeuné et ses longs cheveux emmêlés sont difficiles à brosser. Elle n’est pas contente et c’est dans cette humeur que nous commençons à travailler et à danser. Ici et maintenant. C. pleure beaucoup. Je la laisse pleurer. Je danse seul encore.
Pendant dix minutes, elle m’observe, me regarde m’étirer au sol. Elle s’approche et tout à coup elle court à la fenêtre et pose son visage sur la vitre : elle touche le dehors. Pourtant elle ne me perd pas de vue. Je sais qu’elle m’observe, me regarde, m’entend.
Elle me rejoint et ose un échange de poids dans une étreinte. Son ventre contre mon dos où elle s’appuie, s’allonge et se laisse porter.
D’un coup, elle s’arrête, se décoiffe, prend une mèche de cheveux dans sa bouche et retourne regarder par la fenêtre. Je l’y rejoins et fais basculer à ses pieds le fauteuil en mousse entraînant notre chute et les roulades qui vont avec.

C. rit quand je lui dis que le travail est fini et qu’elle peut mettre ses chaussures.

C. observe de plus en plus, elle écoute, regarde et comprend la nature de la rencontre, le lieu de la danse, le temps du duo.

C. arrive en retard ou encore très vite.
Elle me regarde, se glisse contre moi pour enlever ses chaussures.
En musique je lui masse les mains, les pieds, le dos. Elle se laisse faire et rit.
Je pose à mon tour mes pieds dans ses mains, sur ses cuisses et ses épaules. Je pose ma tête sur son dos et donne du poids, un élan pour entrer dans la danse.
Le duo s’installe, s’organise entre passages au sol, déplacements en sautillant. Je propose des étreintes devenant des portés.

C. se pose et s’accroche, ose donner son poids et passe de la verticalité au sol en acceptant la chute, le déséquilibre.
Durant cette séance C. ne va pas à la fenêtre et j’entends pour la première fois sa voix : des petits cris de joie. Son temps de travail est raccourci. Du retard dans son emploi du temps.
Le travail est doux et calme. Elle se laisse « danser ». Elle est complice.
Elle propose des élans et des sauts imitant même ceux que je propose. Les portés sont accueillis avec de petits cris ; les appuis et les étreintes sont toujours très justes.
Le travail sur le poids, la pesée du mouvement est sensible.
Je ne sais pas ce qui fait que cela arrive.
Il arrive toujours quelque chose. D’elle. De moi. De l’espace.


Poème de septembre.
Tu es à vélo dans la ville.
Je vais écrire au café près de l’appartement, dans la chambre de la maison du sud ou encore dans la loge du théâtre. Je t’attends.
Je note la couleur de la fenêtre et la distance qui sépare les deux arbres là-bas sur le trottoir d’en face. Mon sac est léger. Je t’attends devant ma porte. C’est toi qui as les clés.
J’ai commencé le travail avec les enfants autistes.

Poème pour s’échauffer.
Deux à trois gestes désignent un même mouvement. Une courbe.
Je m’assois au sol, le dos contre le mur et les jambes allongées.
Je laisse tomber la tête en avant et respire doucement.
Tu dis qu’il faudrait faire et défaire toute chose simple pour en bouleverser la clarté.
Tu refais le lit et change l’eau des fleurs. Il est minuit dix.

Poème curieux.
Tu dis un matin que tu voudrais connaître l’ennui, la fatigue, la colère, la faim et la peur.
Je t’apprendrais.
Je glisse dans ton sac une carte postale : une marionnette de bois au bras droit levé comme une aile. Une carte du Viêt-nam.

Poème éclaté.
Tu dis que douter c’est aussi se révéler.
Avec ta main, tu fermes mes yeux.
Le carnet reste sur le lit au milieu de nous.
Le lendemain nous nous échangeons les pulls et partons prendre des trains.

Poème nuageux.
Le ciel devient un incendie : orange, noir et blanc.
Tu dis que tu veux me voir danser et faire l’amour.
Tu dis qu’on va à une fête où il y a des fleurs, des oiseaux, des alcools forts et des musiques noires. Tu dis qu’il y a aussi là-bas des gens qui m’aiment.

Poème de papier.
Je t’écris deux lettres. Je ne suis pas chez moi ni chez toi.
Je coince la porte avec un crayon et j’allume deux bougies.
Je suis à aujourd’hui quand tu es encore à hier. Tu es dans un autre pays.
Il y a un sachet de papier bleu posé sur le buffet près des verres.
Un point magique en équilibre.

Poème écrit.
Tu dis qu’il faut souffrir beaucoup moins pour tenter.
Tu demandes comment s’étourdir et pouvoir marcher encore.
Je te regarde. Je retire d’une assiette des oranges moisies. Il reste des pommes et du feuillage.

Poème étiré.
Je m’allonge sur le dos, les mains sur le ventre.
Je laisse tomber le menton dans la direction du sternum.
Je fais cela avant de danser ou de dormir.
Il faut encore dormir cinq fois jusque dimanche.
Derrière le rideau noir, j’entends le public s’installer et doucement se taire.

Poème dit.
Je dis la danse, les amis et cet arbre parasol sur la route de l’aéroport.
Tu dis les noms de rues de ville et le bonheur de s’approcher et de se toucher.
Je raconte les premières séances avec les enfants. Je parle beaucoup.
Tu me demandes de regarder le calme de la chambre et les bouquets de fleurs reçus pour le spectacle.

Poème effacé.
J’aime quand tu expires longuement pour que la nuque et le dos s’allongent.
L’air y glisse et ton visage s’adoucit. Nous nous tenons les pieds pour commencer l’amour.
Je te promets de ne jamais affaiblir le silence.

Poème tactile.
Dans cette langue, je sais maintenant compter jusqu’à cent.
Un néon rouge brille au-dessus d’un café : l’entre-deux.
J’écris sur mon carnet des noms d’arbres : arecquier, banian et kapokier.
Avec un doigt , je souligne sur une carte le nom de la ville où je vais vivre.

Poème fatigué.
Le soir arrive plus vite que toi.
Tes retards glissent sur les mots et heurtent les questions.
Tu dis que tu ne sais rien des mots qui pardonnent. Moi non plus.
J’enlève mes chaussures et je commence une danse avec les bras ouverts.
Tu me demandes de la refaire une fois, deux fois, mille fois.

Poème facile.
Je vois le premier magnolia en fleurs.
Je dis que toujours il y aura les deux maisons, ces trajets, du voir à l’entendre, du toucher au dire, des péniches sur le canal aux jardins où l’on aime aller.
Souvent je pense à d’autres lieux où tu sais te taire et disparaître.
Cette nuit nous dormons plus de dix heures.

Poème de départ.
Tu t’attardes sur une lettre, une partition à déchiffrer, un dessin à finir et sur mon sexe.
Tu dis que tu aurais pu me quitter au moins une fois. Moi, deux.
Tu lis mon nom sur une affiche que tu décolles et que tu me donnes en riant.

Poème du treize juillet.
J’ai un peu de fièvre à cause des vaccins.
Je marche le long du canal sous une averse.
Je croise des glaneurs et des glaneuses, une petite fille et un homme avec un livre sur la tête.
Je serre fort dans ma main mon billet d’avion pour demain.

Poème d’arrivée.
Un jour et une nuit accompagnent mon voyage.
En un bond, je passe au jour d’après.
On annonce vingt-neuf degrés, il est cinq heures du matin.
Du hublot, je vois les collines et le fleuve chargé d’argile rouge.

Poème vietnamien.
J’aperçois dans le mouvement de la foule, le corps d’un homme reposant dans son cyclo.
Je vois aussi une femme qui dort, la tête posée entre les bras, sur une table de bois.
Il m’arrive de m’endormir ainsi, n’importe où.

Poème lent.
Il y a des images de lenteur dans ce monde qui me ressemblent.
Le parfum des encens et des lotus est fort.
Au marché près du petit lac, trois couleurs éclatent : Vert, violet et brun.
Je pars tôt pour le delta, au sud. Je t’écris les mots : reflet et retombée.
Je pense vivre avec toi et avec un enfant.

Poème du lac de l’épée restituée, dit le petit lac.
Tu m’écris que tu vas mourir et qu’il ne faut pas que je pleure.
Je t’écris que tout le monde meurt un jour.
Tu m’écris encore que toi, tu meurs déjà.

Poème humide.
Tu es venu à Hanoï.
Tu dis que tu vas faire le tour du lac les yeux fermés et tu demandes que je te tienne la main. Dans cette marche, nous ressemblons à deux chevaliers.
Dans la ville où je reconnais tout, même la moiteur sur les peaux et les choses, c’est mon anniversaire. J’attends la nuit, la lune pleine sur le lac et le défilé des enfants pour la fête.

Poème étrange.
Tu me montres quelque chose là-bas avec ta main. C’est comme un dessin dans l’air.
Tu dis que le temps est le même que tu sois là ou pas.
Je te réponds que oui et je te dis que ce pays est le mien pour toujours.
Cam òn, ça veut dire merci.
Je te dis qu’une danse, c’est fait de tout cela.
Tu me demandes de toucher ton visage et ta bouche avec ma bouche.


L. Le scientifique.
Le chercheur. Le détail et le fragment. Le temps.

Lui, c’est L.
Dès son entrée, il va vers la musique, ouvre le boîtier, me tend le disque et me montre son genou qui apparaît derrière le pantalon déchiré.
Je me mets à quatre pattes, en appui. Il monte directement sur mon dos. Je fais quelques pas, m’immobilise, me déploie sur trois appuis seulement. Il serre fort mes épaules et se tend.
Je roule sur le dos, l’entraîne dans la chute. L. rit.
Souvent pour redonner du rythme, je glisse et roule vite au sol.

L. roule aussi très vite jusqu’à s’arrêter au bord du mur.
Il aime à se déplacer à quatre pattes, sur les pieds et les mains.
Si je m’allonge sur le dos, il s’assoit sur mon ventre et cache mes yeux avec ses mains.
Je fais comme lui et il est surpris. Il me regarde attentivement puis me sourit.
Son mouvement est riche et ludique. Généreux.
Les arrêts et les suspensions dans le mouvement sont inattendus, brefs mais si précis.
Je reste très concentré, présent à l’ici et maintenant de L. afin de bien lire ses propositions et la musicalité de sa danse.

L. trouve une petite araignée.
Il la ramasse et la fait glisser entre ses doigts, sur son bras.
Il me la donne. Je change de place, il me rejoint, reprend l’araignée et va la déposer à l’endroit où il l’a trouvée. Nous répétons plusieurs fois ce jeu.
Soudain, il s’arrête. IL ouvre trois doigts de la main gauche, cligne un œil et de l’autre main invente une lunette faite de ces doigts serrés pour regarder l’autre main ouverte comme un soleil inventé.
Je reprends, moi aussi deux à trois fois cette forme avec mes doigts.
Pour finir le travail, nous nous faisons face, on se prend les mains, on lève un pied comme pour expérimenter un équilibre.
Avec lui le regard est là non pas pour voir mais aussi pour écouter.
A la fin de la séance, nous portons l’araignée dehors dans le jardin.

L’araignée. Aujourd’hui c’est une coccinelle.
Une « sale » bête, comme dit L.
Toute la séance, il ramasse des petites poussières qu’il nomme soit coccinelle, soit sale bête.
Il vient me donner son butin au creux de la main.
Je danse avec sa proposition et quelquefois la « chose » tombe et L. vient vite la ramasser.
Seulement une seule fois L. accepte le temps dansé. Mais la relation est active, dynamique : reprise des roulades, des courses et des sauts.
L. continue à ramasser vrais ou faux insectes qu’il m’apporte pour que je danse avec ceux-ci.
Prétextes au mouvement, à la relation, à « l’entre ».
Plus tard il repère ma veste et un nouveau jeu s’invente. La veste est jetée et rattrapée. On s’y enroule et se cache le visage. On la fait glisser au sol ou on la jette en l’air.
Chaque objet, chaque élément visible et invisible devient un support à la danse, à la relation.
Une forme de troc, d’échange permettant l’un et l’autre, de s’organiser, d’inventer, de devenir.
Je note une nouvelle façon de marcher, sur la pointe des pieds, les cuisses serrées.
Souvent il parle et commente. J’entends les mots : coccinelle, sale bête et danse.
Lui aussi, quand je le remercie du travail, cherche ses chaussures et son manteau.
Je lui demande aussi d’éteindre la musique.
L. fait tout cela très sérieusement.
Il vient contre moi comme pour me pour dire au revoir.
Je pense que le toucher, c’est ce qui fait passer le dedans vers dehors ; c’est ce qui assure la circulation, le mouvement. Les sens sont de vraies modalités d’être.
L’être soi : être dehors, au-dehors, être exposé ou étendu.
Être le « là ».
Aujourd’hui, la danse est inventive autour de la veste. Peu de stéréotypies, pas de poussières récoltées. L. est inventif, ludique et très concentré quand il me regarde danser.
Il n’y a plus de précipitation mais une réelle concentration et observation de l’espace et de mon mouvement. De ma danse.

Il y a trois directions d’espace, trois points d’orientation pour notre mouvement commun : le rideau qui cache le miroir, l’espalier de bois sur lequel nous grimpons et effectuons des figures acrobatiques et le centre de la pièce où les contacts, les portés s’inventent.
Des glissés. Des étreintes.


Poème du pays lointain.
Il y a des « bon-heurts », des événements et trente lits pour marcher dessus.
Des mots qui disent merci à ceux de ce pays.
Tu veux lire quelques pages de mon carnet.
Tu peux lire quelques pages si tu veux.
Tu dis que tu ne sais pas de quel pays il s’agit.

Poème personnel.
Il y a sept messages sur le répondeur dont deux de toi.
Des invitations à déjeuner et à dîner. Un message pour dormir.
Ce prochain mercredi, je déjeune, je dîne et dors dans trois lieux différents.
J’espère que l’invitation à dormir comprend le petit-déjeuner !

Poème domestique.
Trois chemises sèchent sur la terrasse. Bleu, rouge et vert.
J’achète des couteaux, un chandelier à sept branches, un morceau de bois flotté, des olives et du vin.

Poème atlantique.
Tu me demandes d’aller jusqu’à l’océan.
Je roule vite. Sur la plage, tu me parles d’un tableau et tu poses un galet sur chacun de mes pieds et un sur ma tête.
Plus tard, à l’hôtel, nous serrons les deux petits lits pour en faire un grand.
Nous dormons serrés dans un seul. Tu dis qu’il faut chercher dans le noir le désir d’être ensemble.

Poème chimique.
Carbone, hydrogène, azote, phosphore, oxygène et soufre : voilà de quoi nous sommes faits.
Tu lis un livre jaune où soixante-douze oiseaux empaillés et emmaillotés dans des pulls de laine reposent sur un tissu blanc.
Tu dis que tu aimes la peau de mes mots et je te déshabille pour te faire taire.

Poème d’été.
Je pose cent dix chaises en cercle dans le parc du duché.
Je me laisse tomber sur le dos. Une femme chante en peul et en wolof.
C’est comme cela que commence la danse.

Poème mobile.
Pour détendre la jambe droite, j’appuie l’accélérateur avec le pied gauche.
Je rentre à Paris avec le soleil posé sur le côté gauche du visage.
La nuit arrive en même temps que moi.

Poème ensanglanté.
Je cours, je tombe. Je fais un rêve violent plein de sang et de bois.
Mon carnet perd une page.

Poème végétal.
Dans l’avion, un enfant dessine des maisons, des cheminées et des fumées.
Il me regarde souvent et me fait des clins d’œil.
L’enfant me donne son dessin avec sa signature en grand, déployée au verso.
Je dépose des feuilles de romarin et le dessin sur la table de la chambre d’hôtel.

Poème pour le désir.
Tu t’endors. Tu bouges doucement. Tu changes de position.
J’aime quand tu fais semblant de dormir ou de te réveiller.
Tu murmures de glisser ensemble jusqu’à nos sexes. Le lit est remué.

Poème après le désir.
Nous marchons dans la montagne.
Tu dessines dans l’air avec ta main levée le pourtour des cols, des pics et des vallées.
Le soir tu regardes longtemps le dessin de l’enfant.

Poème vide.
Tu te demandes pourquoi parler de ce qu’on n’a pas et de ce qu’on ne sait pas.
Ton regard est triste et étranger.

Poème d’avant.
Tu dis que tu voudrais être silencieux mais que tu ne fais que penser.
Tu me demandes de t’apprendre à danser.
Je te dis que danser et penser pour moi, c’est pareil.

Poème matinal.
Le mistral se faufile dans les branchages. Les oliviers scintillent. Les mouettes hurlent.
Je me blesse en plongeant dans les calanques. La plaie brille au soleil et au sel.
Il y a comme de la lumière là juste au bord blanc et rouge de la peau.
Je ne pense pas à toi à ce moment-là.

Poème obstiné.
Je note les titres de livres à acheter, les partitions de musique à t’offrir, les films à voir seul.
Je trouve un titre pour une danse : OSSOS. Cela veut dire : les os.
Tu cueilles des figues pour le dîner.
Tu me demandes de rester encore cette nuit.
Je dis oui seulement si tu sais reconnaître trois constellations dans le ciel, trois chants d’oiseaux et trois arbres.

Poème de toi.
Des nuages mauves flottent au-dessus des tilleuls.
Je t’aime.

Poème bruyant.
Les voisins parlent fort.
J’entends des noms de villes, des prénoms de femmes, des titres de chansons tristes.
Tu dis que tu penses aussi à d’autres villes, à d’autres chansons et d’autres hommes.

Poème pour après minuit.
Je danse toute la nuit. Je te donne mes mains, mes yeux.
Tu me donnes ton sourire, tes mains et tes yeux.
La musique est trop forte et je n’entends pas ce que tu dis.

Poème au réveil.
Je ramasse du tilleul que je pose sur de grandes feuilles de papier à même le sol de la chambre. Je regarde ces tableaux. J’apprends le mot : cairn.

Poème de saison.
Tu me parles du Danemark, de Pélléas et Mélisande de Debussy.
Je pense à Kapoor et à Turell et dans la nuit j’entends la voix rauque et éclairée d’Isabelle Huppert et plus tard celle hurlante et brillante de Catherine Germain devenant l’une comme l’autre Médée.

Poème parfumé.
J’écrase de la lavande et du romarin entre mes mains.
Les tournesols ont brûlé.
Tu dis qu’à travers moi, tu peux enfin penser à d’autres.

Poème recto verso.
A la place d’omoplate, je dis clavicule.
Le soir est lourd, tu me demandes de t’apprendre une danse.
Nous descendons dans la cour et je pleure de te voir danser entre les arbres.

Poème chorégraphique.
Les doigts s’ouvrent un après l’autre, jusque dix.
Les bras et les jambes sont écartés. Une étoile.
Trois minutes, les yeux fermés. Trois minutes de solitude auprès d’une servante :
Cette lampe qui surveille et qui protège.

Poème pour une danse.
Le nom du nom. Manteau. Lame. Planche. Route.
La poésie du nom de l’objet. Des boîtes lumineuses et trois servantes pour l’espace.
Nous portons des pulls en grosse laine rouge, bleue et jaune et des culottes noires.
Les jambes sont nues.
En dansant j’ai appris à parler.

Poème pour une autre danse.
Je pense à trois espaces d’une danse : Le réel, le rêve et l’inconscient.
Et un trio de danseurs comme réalité. Et une contrebasse.

Poème pour savoir.
Voir-ça.
Qu’est-ce que tu vois quand tu entends ?
Comment me fais-tu voir ce que tu as entendu ?

Poème pour la venue.
Tout est là au réveil : Je veille à ta peau et à tous les gestes de ce matin.
Tu me demandes comment faire passer dans un geste ce qui nous arrive d’un regard.

Poème pour un film.
Les images d’une île s’étendent, se fractionnent et deviennent traits de peinture.
Je pense à Van Gogh et à Soulages. A Doig, à Bächli et à Hodges.
Il y a la trace dansée dans le paysage, la poésie possible du mouvement disparu.

Poème chanté.
Nous avons faim.
Tu cuisines et tu dis que l’on va écouter dix chansons avant de dormir.
Tu portes une de mes chemises.
Je m’appuie contre toi pour écouter la première chanson.

Poème d’anniversaire.
Je t’offre un carnet, des couleurs, de l’eau et trois mots : sentinelle, échappée et entreprise.
Tu demandes de faire l’amour comme on le parle.
Je te demande de parler l’amour comme on le fait.
Les corps occupent toute la place dans la chambre.

Poème pour l’être-avec.
Valéria. Marie. Bastien. Klaus. Patrice. Romain. Bulle. Michelle. Pascal.
Dans un rêve d’automne. Un bois dormant. Une nuit juste avant la forêt.

Poème d’automne.
Je porte ton pantalon.
Tu apportes les premières mandarines à goûter.
Mon pied caresse ton dos et ta tête glisse sur mon genou.
Je dis que souvent ta tristesse, c’est un manque de courage.
Tu dis que l’on perd 21 grammes quand on est mort.
Sur le banc près du lit il y a dix livres à ouvrir et fermer.


N. C’est comme un paysan et un philosophe en même temps.

Hier et aujourd’hui. Le ciel et la terre. La beauté de la gravité.

Celui-ci, il s’appelle N. Un prénom comme une fête.
Je regarde son visage, son front, ses yeux.
Je le trouve grand. Il crie. Des petits cris, des rires.
Je l’invite à enlever sa chaussure, puis l’autre.
Ici aussi je ne parle pas. Je ne dis rien.
Je suis là juste dans le mouvement.
Lui aussi aime à grimper sur mon dos, s’asseoir sur mon ventre. Les rencontres deviennent rapidement acrobatiques ; les appuis sont forts, sûrs.
Ses cris et ses rires disent la confiance et le plaisir qui vient avec.
N. est complètement dans le plaisir.
Je propose beaucoup d’espace, de course et de chutes au sol.
Quand je m’immobilise et m’allonge au sol, il vient près de moi.
Souvent il veut m’embrasser.
Il s’installe entre mes bras, se tait et me regarde longtemps, fixement.
Son regard remplit l’espace et me bouleverse. C’est en moi et par moi qu’il pose le centre des choses et de lui-même. Le corps, c’est là où le sens s’échappe. C’est le renvoi à l’autre.
Est ce que l’enfant autiste sait où s’arrête le corps ?

Les sauts et les portés surgissent dans l’improvisation.
Quand je m’immobilise et me penche en avant, il vient pousser mon dos vers le bas ; je m’assois ou m’allonge et il vient contre moi. Je trouve qu’il crie beaucoup moins et que nous nous regardons beaucoup plus.

Un jour, il arrive nerveux, énervé, en pleurs.
Il prononce un son, un mot qui dit : partir. Je danse pour lui.
Il va souvent s’asseoir sur le fauteuil en mousse pour me regarder danser en souriant. En riant même.
Il s’accroche pour que je le prenne dans mes bras. Il crie fort.
Quelquefois je le trouve si grave et si triste.
Sa gravité imprime au travail un temps dramatique différent.
À chaque séance N. me reconnaît, me serre contre lui et m’indique les disques à écouter.
La danse est à fleur de peau, en contact pour tout à coup éclater dans l’espace.
Lui en périphérie, moi au centre, en élan.
S’il crie et rit fort, c’est pour nommer, parler ce qui est en train de se danser.
Il me rejoint vite, en courant, en sautant.
J’aime son regard, sa confiance dans les contacts. Il sait que je suis là.
Maintenant comme moi, il enlève ses chaussettes pour danser. Il pose son pied nu sur le mien.

Aujourd’hui, je le trouve grandi.
Hier, il a eu un petit frère, me dit-on. Je le félicite, lui parle. Il me regarde pour écouter.
Toujours sa soudaine gravité et son silence qui va avec me bouleversent.
Il dit « petit » pour petit frère, sans doute. Il s’élance et danse, et c’est moi qui le rejoins.
Nos états de corps donnent un état de lieu : un lieu de la rencontre, d’une évidence et d’un plaisir à bouger ensemble.
Le langage est devenu mouvement et il n’est plus question de savoir de quel langage il s’agit mais de prolonger et privilégier la relation, le toucher, le lien.
J’apprends que je danse le dehors pour ceux qui restent au-dedans.
L’équipe dit qu’il est question de poésie.
Une infirmière pleure et dit que c’est beau de nous voir danser.
Je mets de la musique pour qu’on arrête de parler, d’interpréter.
Une musique de fanfare donne à cet instant encore plus d’intensité et de joie. La danse reprend dans des rires.


Poème silencieux.
Je dis la confiance. Tu demandes la patience.
Je dis allons marcher et nager.
Tu me demandes d’embrasser ta bouche.

Poème calme.
Je travaille beaucoup.
Trois villes en une semaine et deux couleurs : Le brun et le rouge.
Le brouillard recouvre le jardin, les arbres et les pierres. J’ai failli écrire : les prières.
Je te demande de rester ici et toi tu demandes de pouvoir revenir longtemps.

Poème muet.
Je ralentis la marche. Je rentre du bois pour faire un feu.
Tu dis que l’on s’en sort toujours.
Je te dis oui, qu’à chaque fois j’oublie que l’on s’en sort toujours. On tient debout.
Je pars à Vienne, New York et Milan pour la maison des morts.

Poème pour eux.
Tous les habitants de cette maison.

Poème de nouvel an.
Je verse du miel sur une pomme, comme pour une fête.
Tu poses des grains de raisin sur une assiette blanche.
Tu parles beaucoup de toi et de hier.
Moi je dis que j’aime les inconnus que l’on devient.

Poème africain.
Tu dis qu’il faut te connaître pour me reconnaître.
Je dis oui et te regarde là où tu ne me vois pas.
Je pars à Nairobi. Je suis si heureux de nous quitter.

Poème in fine.
Travailler et transmettre dans ce voyage le lâcher prise pour rester saisi.
Par tout ce que le présent sait donner. Je marche, je traverse, je passe, je franchis :
Un autre lieu. Le lieu de l’autre qui n’est pas toi.

Poème de novembre.
J’allume quatre lampes à pétrole posées sur la terre battue au moment de la tombée du jour. Tu écris l’inquiétude de me savoir là-bas.

Poème en réponse.
Je réponds que cette nuit il y aura une éclipse de lune.
Que je suis très heureux ici. Je danse beaucoup.
Tu dis que tu ne viendras pas car venir dans ce lointain c’est se brûler encore.

Poème épuisé.
Je cherche dans nos yeux ce qui a changé.
Ce qui dans la parole ne prend plus sa place dans la différence.
Tu voudrais une mémoire neuve pour pouvoir toucher et être touché. Pour y voir.
Le briquet jaune glisse de ma main à la poche droite du pantalon.

Poème à venir.
Tu dis qu’il ne faut rien s’interdire.
Je ris parce que l’interdit c’est aussi ce qui est dit entre.

Poème seulement.
Ta main glisse sur mon visage.
Tu me demandes de ne pas te confondre avec quelqu’un d’autre.
Déjà je vois en toi mon chagrin à moi. Je te dis que jamais je n’ai eu peur de la nuit.

Poème pour toutes les choses qui arrivent.
Les calanques brillent et le soleil colle immobile à nos ventres.
Je lis un article qui dit que je préfère la courbe à l’arête et que ma danse donne à être touché. Que je suis une puissance invitante.

Poème pour donner lieu.
Travailler. Danser. Toujours.
J’aime regarder la terre apparaître dans le hublot de l’avion.
Il est des paysages que j’habite vraiment. Toi, tu demandes un endroit pour tomber.
Je pense aux hommes qui m’attendent pour danser dans la prison près des calanques.

Poème inachevé.
Nous parlons de l’avant, ailleurs. On parle lentement et longtemps.
On dit aussi des mots terribles : Ceux qui empêchent et ceux qui rendent immobiles.
Je dis aussi ceux qui encombrent alors que d’autres accueillent.

Poème pour l’heure d’hiver.
Où vas-tu quand tu vas ?
Plus tard tu me demandes de ne pas t’en vouloir. Je comprends : ne pas vouloir toi.
Il y a Coma et un retour. Deux œuvres à traverser.
Merci Pierre Guyotat, merci Alberto Manguel.

Poème du siècle.
Tu dis aussi que n’être rien libère l’imagination.
Tu indiques des lieux et dis des prénoms.
Tu dis tout cela très vite et puis tu ouvres la fenêtre.
Dehors les batailles ont cessé mais pas la guerre.
Je te dis que le tu dans le livre n’est pas que toi.

Poème pour l’aube.
Tu me demandes de te dire quelque chose. Je ferme la fenêtre.
Je lis chaque matin un poème. Quelquefois à voix haute.
Marie dit qu’elle apprend chaque jour un poème de Guillaume Apollinaire.
Ariane rêve qu’on danse ensemble une danse indienne comme à Bollywood !

Poème matinal.
Les journaux sont dépliés.
Je prends un café sur le vieux port.
La vie s’anime, arrive et irradie.
Si tu appelles par amour, je viens.

Poème blessé.
J’écris à d’autres pour renouveler le possible même sans toi.
Tu me demandes de marcher avec toi sur l’île, là-bas en face des calanques.
Plus tard en prenant ta main, je te dis que tout ce que j’ai fait de plus important, je l’ai fait seul.

Poème pour huit minutes et vingt-six secondes.
Le temps que met la lumière du soleil à nous parvenir.
Tu parles des images, puis des visages et d’autres corps.

Poème pour être encore amoureux.
De toutes nos différences avec les esquives, les glissements et les silences qui vont avec.
Tu me demandes de raconter encore les danses avec les enfants autistes.

Poème bancal.
Tu dis que souvent tu perds grâce et élan pour l’imprévisible.
Tu dis qu’être malade pourrait aider à tricher et à être pardonné.
Je réponds qu’il faut que tu arrêtes de te confondre avec la vie.

Poème de la fatigue.
Tu dis que tu es là. J’écris : las.

Poème de première.
Je pars danser. Un taxi attend.
Je ne sais pas si tu penses à moi comme je pense à toi à ce moment-là.
Et c’est tant mieux.

Poème festif.
J’achète de la pâte de coings, des poires, du pain aux olives et du vin.
J’achète un nouveau carnet et un stylo qui ne coule pas lorsque j’écris dans l’avion.

Poème pour Clara.
Elle dit de penser à la transparence des diaphragmes.
J’aime quand elle dit oui à tout, quand elle rit fort et dit qu’elle aime tout en ouvrant ses bras. Elle sait travailler sur ce qui accueille, qui fait lien. La place entre.
Elle dit le vif du corps, le poids de la caresse et l’ombre du ciel.
Elle dit qu’il faut penser à relire les encyclopédies, à feuilleter les dictionnaires, à revoir les coupes anatomiques et fabriquer des herbiers pour danser et mieux vivre ensemble.

Poème multiplié.
Le soleil est contre le mur avec mon ombre.
J’y vois aussi un dessin d’enfant à la craie.
Que tout ce qui n’est pas moi prenne toute la place.

Poème pour le mois.
Ce matin, tu achètes un agenda et un costume pour ton nouveau travail.
Je te dis que j’aime aller de Paris à Marseille.
La mer arrive tout à coup sur le côté.
Tu dis que tu as peur de commencer à travailler.

Poème pour les pieds.
Ils sont nus et posés sur une chaise.
Tu viens poser ta tête sur l‘un d’eux.
Sur la table près des fruits il y a des livres.
Tu lis des poèmes de Heberto Helder.

Poème pour dormir.
Je choisis la place qui convient pour dormir.
La place de droite près du mur où est adossé le lit.
Les corps dans l’amour inventent de nouvelles figures.
Cette nuit nous rions beaucoup.

Poème horizontal.
Je vais dire et faire et plus tard danser.
Je prends deux trains dans la même journée.
J’entends dans le haut-parleur le nom de la ville où tu vas vivre pour quelques semaines.

Poème vertical.
Le soleil suit une montgolfière orange dans le ciel.
Je m’allonge dans l’herbe pour regarder en haut.
I am the wind. Tom and Jack.

Poème pour le sommeil.
Je rentre dormir chez moi.
Je lis des nouvelles merveilleuses de Raymond Carver.
Le jour ne vient pas, c’est la nuit qui s’en va.

Poème pour regarder.
Voir les lignes de force se détacher des choses et des êtres.
Je pense à la maison de Marseille, à celle des calanques, à tes jardins à Florence, aux bains des Pâquis et aux arbres de Penone.
Je garde les yeux fermés pour laisser les larmes dedans et continuer de voir.
Un trait blanc rature le ciel d’été.

Poème d’effroi.
Il est tard. Nous dînons d’une salade de fruits plein de gingembre confit et de biscuits.
Nous parlons des lieder de Wagner chantés par Waltraut au Louvre et soudain tu dis que tu as peur. Je dis de vivre.

Poème pour savoir ce que faisaient nos corps posés l’un contre l’autre.
Tu me dis qu’en peu de temps beaucoup de choses ont pris fin en toi.
Je te dis que survivre, c’est du vivre en plus.

Poème unique et aucun amour à regretter.
Je marche dans Lisbonne. Quelque chose du monde me submerge.
Je comprends. Je prends avec.

Poème pour trois couleurs.
Bleu, noir et vert.

Poème sans titre.
Tu dis qu’il n’y a jamais de temps mort quand on se touche.
Tu racontes que dehors il n’y a qu’affronts, batailles et mépris.
Je te retrouve un soir à l’opéra étriqué dans un costume neuf.
Tu ne veux saluer personne mais comme un trophée tu me présentes à tout le monde.


S. L’accompagnateur.
L’ami. L’étonné. Le visage.
En grec, visage c’est celui qui avance.

À notre première rencontre, ses mains frappent sa bouche, les murs.
Je dépose des papiers colorés au sol comme une mosaïque arabe.
Je mets aussi une musique.
Il se bouche les oreilles et se réfugie contre les murs. Les angles de la pièce.
Les mouvements amples et rapides l’effrayent, lui font peur.
Il fait des allers-retours dans la pièce, d’un mur à l’autre sans jamais passer par le centre.
Quelquefois il prend ma main tendue, touche mon buste ou mon dos.
Il pleure et ramasse tous les papiers qu’il donne à l’infirmier.

S. ne va pas au sol, a peur de l’espace déployé, de l’envol et du saut.
La danse l’attire, lui fait oser l’espace. Il rit et tourne sur place, fait danser ses doigts et ses mains.
Il repère mes chaussures posées et plusieurs fois va se poser dessus comme pour attendre.
Comme pour toucher.

S. est très nerveux, très actif.
Plusieurs fois il frappe mon torse et en réponse à ce geste, je me laisse tomber en arrière.
Il tourne autour de moi, il crie.
Il ramasse une couverture, s’y assoit et frappe sa tête. Il pleure. Je ne sais plus très bien.
Je sais que c’est autre chose, en dehors de la danse, de lui, de nous qui le fait pleurer.
Quelque chose qui arrête le temps : Le lieu de l’être ensemble.
Le mouvement de soi à soi c’est déjà un pas du monde.
Un autre jour, à peine entré, il enlève ses chaussures et vient me toucher.
Je commence à danser. Les mouvements rapides l’effrayent ainsi que les glissades au sol.
A chacune de mes immobilités. S. s’approche, vient me toucher le ventre ou frapper mon dos.
Si j’essaye de répondre à ses contacts, il s’enfuit en riant et en criant.
Il ne va jamais au sol s’asseoir ou s’allonger et il est impossible de le porter, d’attraper un de ses bras.
Aujourd’hui, c’est lui qui me donne sa main, qui me pousse dans l’espace.
Notre complicité est évidente et très différente des autres enfants.
La plus mystérieuse.

S. prend de plus en plus d’initiatives, propose des élans, prend ma main, rit et frappe des mains.
Il saute sur lui-même et continue à se frapper le visage de temps en temps.
Il refuse toujours que je le porte. J’essaie, un jour, en l’attrapant vite, le déposant aussitôt. Il est surpris. Il crie et me regarde fixement.
Puis d’un coup, il quitte le mur et me retrouve au centre de l’espace en souriant.
Le corps se détend, se déplie. Il utilise les bras, touche son dos pour tourner sur lui-même.
Il s’approche et soulève ma chemise pour toucher le dos nu ou le bas du pantalon pour toucher la jambe. Quand je vais trop vite il court se cacher près de l’infirmier.

Aujourd’hui quand S. propose un espace, je réponds par un déplacement.
Je dis merci. Il touche ma joue pour dire au revoir. Je l’aide à remettre ses chaussures en l’asseyant pour la première fois sur mes genoux. Je m’allonge, le tire vers moi, pose mes mains derrière sa tête.
Il repose. Je sens sa respiration tranquille.
Je dis que le temps du travail s’accomplit et que chaque duo me bouleverse et me grandit.
Cela fait maintenant un an que nous sommes ensemble, ainsi, à deux.
Ces rencontres enrichissent jusqu’à la danse elle-même et les événements de ma vie qui vont avec.


Poème urbain.
Je marche dans la ville. Bruxelles, les Marolles.
Le temps est doux pour apaiser les peurs.
Les nuages dévorent le ciel.
Je lis dans un journal que l’amour est capable de bien de choses.
L’amour ne suffit pas.

Poème en colère.
J’attends que le soleil recommence. Denis, François et Paul sont là.

Poème à l’est.
A l’aéroport un vieil homme me dit bon voyage. Je pars à Bucarest danser.
Là-bas, la langue est comme un son, un chant à capella.
Tout dans cette ville demande à être au présent des présences.

Poème pour une nuit dans un bar.
Deux garçons m’invitent. Je choisis le brun.
Des bras s’ouvrent. Mes pensées filent vers toi.
Faire corps. Faire sens. Faire signe.

Poème là-bas.
Il y a l’ombre de la lune dressée dans le ciel.
Il y a aussi juste des gestes : Prendre un bain, boire une vodka, ouvrir un livre, allumer une cigarette et sentir le garçon brun contre mon dos.
Quand rien ne vient, il vient toujours du corps.

Poème pour faire table rase.
Tu dis que tu ne sais pas où dormir dans la tristesse.
Tu regardes par le hublot cette ville du sud.

Poème nouveau.
Tu écris que tu ignores des mots ce qu’ils disent de toi et moi.
Le briquet est maintenant dans la poche gauche de mon pantalon.
Je te demande si on peut rêver deux fois la même chose.
Quelqu’un dit qu’il a envie de rester longtemps à côté de moi.

Poème nécessaire.
Le soir, le matin, l’air et aujourd’hui.
Nathalie et Elina.

Poème métaphysique.
Je dis que l’avenir c’est du désir, pas de la peur.
Je reste du côté du mystère et de la confidence :
La parole et le corps toujours comme outils de vivre.

Poème pour toi.
Tu me manques et aussi les mots que l’on tait.
Je m’endors à même le sol, la tête posée sur un livre.
Le soleil se dépose sur la terrasse. Je suis debout au milieu.
Toi tu es assis contre le mur. Les corps sont séparés.

Poème pour quelques uns mais pas tous.
Tu dis que tu as mal et que là tu ne veux plus perdre.
Tu veux tout garder.
Je te dis le temps qu’il fait et qu’il faut.
Tu me demandes de quoi est faite la douceur.
Je réponds de ce qui commence et sait finir.

Poème pour fermer les yeux.
Ne pas imaginer ce que tu fais et où tu es.
Ne pas demander. Laisser le silence se faire. La vie être.
Comment peut-on produire autant de chaos juste pour rester vivant ?

Poèmes de la beauté.
Une nouvelle de Tchekov ; un texte de Nathalie Sarraute.
Entre chien et loup de Christian Boltanski.
Un joueur de clarinette dans le métro et le rire de Nan Goldin au café ce matin.

Poème pour une caresse.
Une autre main dessus.
Je redis : l’amour ne suffit pas.

Poème d’ici.
Je rentre en survolant la mer ; le vif - argent du bleu.
Je retrouve le studio de bois clair. La danse commence par la colonne vertébrale.
Des enfants rient dans la cour. J’enregistre leurs voix sur mon téléphone.
Tu dis que tu te cognes partout dans ton nouvel appartement et que tu as pleuré assis sur les cartons.

Poème et piano.
« Sur un sentier broussailleux » de Janacek.
Et Richard et sa troupe heureuse d’acteurs chez Ferdinand Brückner.

Poème enfin.
Je sais faire en sorte que tout est possible.
Je ne dis jamais que je ne peux pas. Je dis tout cela et aime encore plus fort.

Poème plus tard.
On me dit que tu as disparu.
Je ne sais pas si je pense d’abord partir ou bien mourir.

Poème pour les prénoms et noms.
Ceux de la guerre, ceux de la faim, ceux de la peur et puis les tiens.
Et d’autres en vie.
Dominique dit qu’elle dira la douleur jusqu’au bout de la vie.

Poème avant-dernier.
L’automne, une pluie dorée.
J’ai mal aux yeux.

Dernier poème.
Il y a quelque chose de très doux, comme de la joie et de la vie.
De la vie en plus.
Car il y a ces enfants dans une nouvelle danse comme enfin une parole.
Il y a ces seniors qui dansent le printemps et encore et encore.
Et ces hommes aux Baumettes et à Bollate près de Milan qui dansent dedans dehors.

J’enlève mes chaussures, j’ouvre les bras et déjà c’est une autre danse qui commence.

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