Thierry Thieû Niang : « Tout corps est un corps dansant »

Thierry Thieû Niang a présenté cet été au Festival d’Avignon « Au cœur ». Abandonnant pour cette pièce dansée les corps virtuoses des danseurs professionnels, le chorégraphe explique son choix de réunir sur scène des enfants et des adolescents.

- Depuis 2000, les processus de vos projets sont très éloignés de ceux des chorégraphes en danse contemporaine. Au lieu de corps virtuoses, vous travaillez avec des personnes qui n’ont souvent pas pratiqué la danse. Pourquoi ?

On nous demande souvent à nous artistes d’animer des ateliers de sensibilisation dans les écoles, les centres sociaux, les conservatoires. Ce public vient voir nos spectacles puis disparait. Je me suis dit : pourquoi ne pas les mettre pas au centre d’un processus de création ? J’ai moi-même eu la chance de travailler avec des metteurs en scène de théâtre, d’opéra, des inconnus au plus connus. En inventant avec d’autres artistes (Patrice Chéreau, Pierre Boulez, Ariane Ascaride, Marie Desplechin…), je me suis déplacé dans ma pratique de danseur. Comme j’avais la sensation de tourner en rond, je me suis dit que si je voulais continuer ce métier, continuer à trouver une danse pour moi, je devais danser avec d’autres corps, ceux des enfants, des personnes âgées, des autistes, des prisonniers. Des corps me permettant d’inventer un autre vocabulaire, une nouvelle langue gestuelle. J’avais envie de voir comment cela me transformerait.

- Comment cela fonctionne ? Ce sont ces corps qui vous inspirent ou c’est l’idée ?

Les corps m’inspirent. Pour moi, tout corps est un corps dansant. Je viens de terminer un travail avec des personnes atteintes d’Alzheimer, qui ne me reconnaissaient pas d’une séance à l’autre, avaient oublié le geste cinq minutes après. J’avais l’impression d’être toujours à recommencer quelque chose, d’être au présent avec ces gens. Il s’agit pour moi de chercher un geste du présent, même chaotique pour un enfant autiste ou une personne âgée qui cherche l’équilibre. Ce geste doit devenir poétique.

- Par effet miroir ?

Par effet miroir, par effet de porosité. Je ne veux pas que les enfants ou les personnes âgées deviennent des danseurs, je veux que leur mouvement dans le regard de l’autre devienne un geste dansé.
J’ai aujourd’hui suffisamment d’expérience, de patience et de temps pour amener ce public qu’on dit « empêché » vers un vrai processus de création, d’expérimentation, d’immersion pour qu’ils trouvent la confiance entre eux.

- Ça a dû être difficile d’entrer dans des milieux si éloignés de la danse ?

Oui parce qu’on me confondait avec un art-thérapeute. Je ne suis ni soignant ni éducateur. M’entourer d’artistes, la chanteuse Camille, l’écrivaine Linda Lé, le plasticien Claude Lévêque, a aidé les enfants à percevoir le processus artistique d’Au cœur.

- Comment avez-vous travaillé pour Au cœur ?

J’ai rencontré ces enfants d’Avignon juste après les événements de novembre 2015. Nous étions confrontés aux attentats, aux migrants, à des images terribles. Nous avons travaillé sur l’actualité : la peur chez un enfant, ce qui se passe quand l’enfant tombe, comment se relever après une chute, pourquoi l’enfant s’amuse à faire le mort, à se cacher, apparaît puis disparaît. Ça peut être très ludique, symbolique aussi, sensible, poétique. Il ne s’agit pas d’une illustration, d’une théâtralité facile. Il s’agit de laisser un champ sémantique suffisamment ouvert pour faire entrer la poésie.
J’ai voulu mélanger les classes d’âges. D’habitude on fait des ateliers pour les 8-10 ans, les enfants des quartiers, ceux du conservatoire. Je n’en veux plus. Ici et dans les prochains ateliers, à Saint-Denis et Paris-Villette, à Besançon et Belfort avec des primo-arrivants, la transmission se fera pour tous les enfants, de 8 à 18 ans. Dans la tribu d’Au cœur c’est très beau de voir des enfants de la région, en famille d’accueil, sous la main de la justice, qui font de la danse ou n’en ont jamais fait, d’âges différents, créer une communauté une famille.

- Vous parlez de famille mais Au cœur est un spectacle. Créé à Avignon, il est présenté dans trois lieux du festival, la Chapelle des Pénitents blancs, la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon et au milieu des œuvres de la Collection Lambert. Il vient en outre d’être invité les 23 et 24 octobre par le Théâtre du Châtelet à Paris.

C’est en effet devenu une expérience qu’on ne va pas continuer à partager. Avec ces partenariats, j’ai voulu montrer aux enfants qui ont travaillé avec moi que l’art n’est pas simplement confiné, les tableaux au musée, le théâtre au théâtre, qu’on peut décloisonner les lieux de représentation, qu’ils peuvent danser en plein air, dans un théâtre, ou au milieu du public d’un musée. Au Châtelet, le public ne sera pas dans la salle mais sur le plateau pour garder cette proximité, cette chose vivante entre nous, puisque ce travail raconte aussi l’histoire d’une communauté d’enfants.

- Ils ont appris beaucoup avec cette expérience…

Oui. Et tous ceux qui passaient un brevet, un bac l’ont eu, sans exception. Les parents se sont rendus compte que ce projet les a mis en confiance. Ils ont appris à regarder, à se toucher, à être regardés par l’autre, à travailler sur le corps. Il n’y a eu aucune rivalité, c’est lié à la différence d’âge et à un processus artistique fort, je ne les lâche pas.
Aujourd’hui, chez les garçons, c’est le corps virtuose des sportifs, chez les filles, l’esthétique. Tout ça il faut le casser. Dans Au cœur, on voit comment les corps sont dans une intimité de contact, de confiance. En travaillant, on a dépassé les stéréotypes. Le corps de l’enfant, de l’adolescent est complexe. Mais quand un homme vient faire un atelier de danse, pour les garçons ça change tout. De même quand je leur dis que je n’ai jamais fait de danse classique, que je ne suis pas prof de danse mais chorégraphe et qu’on va inventer une danse à partir de leur danse. Quand je leur dis que marcher, courir, sauter c’est de la danse, les garçons y vont. Par mon métissage aussi. Quand on me demande de quel pays je viens et que je raconte que je suis né en France, que mon père est Vietnamien, il y a quelque chose de l’étranger qui entre et rassure.

Véronique Giraud - NAJA 21 - 1er septembre 2016

Voir en ligne : Retrouvez cet entretien sur le site NAJA 21

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