Thierry Thieû Niang Danses d’aujourd’hui

Thierry Thieû Niang et ses miraculeuses majestés

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À Saint-Denis, le danseur et chorégraphe conduit depuis deux ans un atelier avec des hommes et des femmes venus d’horizons très divers, des adultes, des enfants, des adolescents et quelques jeunes comédiens du conservatoire. Résultat : exceptionnel !

Sur le grand plateau du Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, Thierry Thieû Niang présente un spectacle exceptionnel de beauté et de profondeur : Ses Majestés.

Simplicité du dispositif. Le théâtre nu, avec son mur du fond fatigué, un cercle immense - myope, on se demande s’il s’agit d’une fenêtre ou d’un luminaire ou de la lune ou de la Terre, et c’est tout cela à la fois. Des lumières très bien équilibrées signées Jimmy Boury, comme la scénographie. Un moment surgiront des fanions triangulaires et des guirlandes de papier multicolores.


Comme des rois et des reines, comme des personnages de légende, ils sont habillés de papier et viennent vers nous.

Ici, le matériau essentiel est le papier kraft. On déroule des rouleaux, on le déchire, on s’en fait des vêtements d’apparats, on le met en boule et le papier prend des formes d’objets ou d’êtres chimériques.

Entassés au fond du plateau, ces « objets », ces offrandes seront portés par les interprètes jusqu’au bord de la scène. Un amas étrange qui fait penser aussi bien à des images heureuses qu’à des images inquiétantes.

Tout cela dans une grande paix, tandis que Philippe Lefay, qui a travaillé avec toute l’équipe, dans un coin du plateau, à jardin, lit des textes. Un extrait des Raisins de la colère de John Steinbeck, un extrait de L’Espèce humaine de Robert Antelme, des textes de Laurent Gaudé, un conte de Fatou Dione.

Le chorégraphe a travaillé sur le groupe, les groupes, l’individu. Comment s’opèrent les rencontres, les enchaînements, les fondus-enchaînés en quelque sorte. Il peut s’agir de métissage. Pas de communautarisme. C’est-à-dire que par l’art et le partage d’un tel travail, qui supposent beaucoup de discipline, d’oubli de soi, les catégories de l’analyse socio-politique n’ont plus cours.

On voudrait pouvoir décrire tous ces moments. L’entrée par une petite porte. La position des deux femmes dans leurs vêtements d’Afrique. L’une aux percussions, l’autre qui chante. Elles sont de l’autre côté du plateau par rapport à Philippe Lefay. Tout à l’heure c’est une fanfare, huit hommes et un jeune garçon, qui descendra depuis le haut de la salle.

Un moment, les jeunes courent, dansent. Pas de professionnels ici, mais une grâce, une manière de glisser sur le plateau, sur les feuilles de papier kraft. de se croiser, d’échanger.

Des files se forment, harmonieuses dans leur disparité même.

Quelques personnages se détachent. Telle petite fille, telle adulte. Mais pas de vedette, ici. Seulement des êtres humains qui par l’exercice d’une discipline, se rencontrent et apprennent à se connaître.

On est bien au-delà de l’animation culturelle, au cœur de la création. Et chacun apporte ce qu’il a de plus beau, le cœur, le don. Une jeune égyptienne de seize ans chante Les Moulins de mon cœur et à la fin, une chanson superbe qui parle de fraternité.

Voyez Ses Majestés. C’est un spectacle accompli, d’une grande richesse humaine et artistique et qui parle évidemment aussi de personnes qui cheminent. Ici sur un plateau, d’autres fois sur les terres et les mers pour échapper au pire.

On sait que le chorégraphe anime sans cesse des ateliers, dans des milieux très divers.

On va enfin voir, d’ailleurs, à la télévision, mercredi prochain, un film de Valeria Bruni Tedeschi et Yann Coridian, « Une jeune fille de 90 ans », un documentaire présenté au Festival de Locarno l’été dernier et que diffuse ARTE dans le cadre de son « Festival du documentaire ».

C’est mercredi 7 juin à 20h55. Les réalisateurs ont suivi le travail du chorégraphe auprès d’une unité de gériatrie, celle de l’Hôpital Charles-Foix d’Ivry.

Thierry Thieû Niang possède l’art de communiquer sans les mots, ou sans presque de mots avec ces personnes qui, pour la plupart, ont un peu largué les amarres et souffrent de la maladie d’Alzheimer.

Les deux cinéastes sont d’une pudeur et d’une délicatesse de tous les moments. Ainsi les êtres se livrent, se déplient, se déploient alors qu’ils n’avaient plus goût à se mouvoir. Ils s’émeuvent. Ils nous émeuvent.

Nous reparlerons de ce film dans les colonnes du Figaro. Sachez seulement que l’on y découvre, entre autres, celle qui nomme le documentaire, Blanche. Elle est si heureuse de rencontrer le danseur. Elle se réveille. Elle est amoureuse. Et il n’y a rien de ridicule, de déplacé, il n’y a aucun voyeurisme dans la manière dont est capté ce mouvement du cœur.

On entend Les Moulins de mon cœur de Michel Legrand. Et, curieusement, cette chanson est également au cœur du spectacles Ses Majestés, découvert hier soir à Saint-Denis.

Il y a eu deux ans de travail pour faire éclore Ses Majestés. Une longue patience, une amitié. Des groupes et des individus. Du talent, du travail. Un désir magnifique de se rencontrer, de partager, d’être ensemble, en France. Des hommes et des femmes venus des lointains, d’Égypte, d’Afrique sub-saharienne, mais aussi plus simplement de Saint-Ouen.

On ne dirait en rien un travail d’atelier et n’étaient quelques jeunes comédiens en formation, venus de l’ESAD ou du Conservatoire, il n’y a ici que des amateurs.

Des hommes et des femmes qui ont un travail. Des collégiens, des lycéens. Certains sont arrivés il y a quelques mois à peine, et ils s’expriment dans un français excellent. D’autres vivent ici depuis plus longtemps.

Thierry Thieû Niang s’est appuyé sur l’association des Femmes du Franc-Moisin, sur le centre de loisirs, l’association des seniors. Deux ans au long cours, avec des étapes, et puis enfin Ses Majestés. Elles sont si belles, ces femmes, avec leurs coiffures, leurs belles robes, leur port de tête. Non loin de la Basilique des Rois de France, d’autres majestés.

Dont l’une, qui chante en bambara, magnifiquement, avec autorité et douceur, Safiata, venue de Guinée-Bissau, est une authentique « griote ».

On va de 7 à 71 ans. Sept ans, c’est si petit ! Mais les enfants sont crânes et très disciplinés. Thierry Thieû Niang voit tout et explique avec fermeté ce qu’il ne faut pas faire, quand l’une des jeunes s’écarte trop du travail collectif.

On parlerait longtemps sans épuiser le foisonnement de sens, d’art, d’émotions qui innervent Ses Majestés.

Armelle Héliot - Le Figaro Blog - 2 juin 2017 - Photo Anne Sendik


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