Thierry Thieû Niang Danses d’aujourd’hui

What a day ! « Mystère chorégraphique » et... clarté de la danse.

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Cela pourrait être antinomique, mais ici, c’est une évidence. C’est à la périphérie du cercle des spectateurs que naît le saut répété de quatre danseurs musiciens aux quatre points cardinaux de la planète, comme une respiration introduite dans un espace en attente. Du groupe silencieux surgit donc l’Europe, l’Asie, l’Afrique... et nous, les autres, témoins impliqués dans cette « communauté avouable » comme le dit Thierry Niang. Là est la part du mystère. Et l’éclat ? Il vient de la danse aux multiples couleurs musicales et de corps différents. La danse, dans la pureté du cristal ! Offerte par les longs bras de Fania, la chanteuse africaine, et les sons de la guitare de François Lasserre qui rassemblent le cercle en son centre.

Aucun discours, aucune déclaration d’intention n’introduisent ce rassemblement. La suite se pressent. Le lien commence après le silence par un geste qui pourrait suggérer une figure de combat s’il n’était détourné en un mouvement de contact ‹ presque tactile ‹ pied à plat sur le ventre : le centre des sensations vibratoires ; et pied en appui sur le dos : cette surface déployée de la peau, sensible au moindre frémissement de « corps étrangers ». Le dos, cette antenne ouverte à l’écoute de « touchés » subtils dont on ne connaît jamais l’origine.

Là, le mystère est à son comble et pourtant la pièce est immédiatement accessible. Ce paradoxe ouvre à des perceptions étranges. Le danseur, en suspension sur la pointe des pieds, ramasse en son corps toute l’énergie sur des genoux pliés. En soi, deux niveaux contradictoires du mouvement. Rodin fit du corps la sculpture du penseur, Thierry Niang développe la pensée concertée dans le mouvement de la danse dont « les roulés » au sol donnent chair à l’espace du cercle des veilleurs.

La relation étant ainsi établie, l’écoute se fait attentive. Une complainte en dialecte africain ouvre un regard serein sur la mort ; corps étendu que l’on enjambe avec une attention respectueuse. Ce rituel de passage n’est autre qu’un regard d’amour ; et la mort une disposition suprême à l’ouverture, plus qu’une attente inassouvie. Le corps garde l’empreinte de la respiration comme les amants préservent en secret la mémoire du corps laissé vacant ; le vide silencieux qui s’imprègne de l’absence. « Je te garde... c’est-à-dire... ta présence continuera à vivre en moi. » Paroles d’amants. Ce creux qui nous rend disponibles à l’espace des autres est l’endroit le plus précis de la rencontre où se fomentent des rapprochements impensables. Passer dans les creux du partenaire, dessus, dessous, sans que jamais les danseurs n’installent définitivement leur squat dans l’intimité d’autrui. Il n’est donc pas question d’envahir mais d’échanger. C’est une grande délicatesse que la danse sait transmettre parce qu’elle est le creuset où se mélangent en toute impunité des flux individuels et des attentes universelles. Une telle intensité de l’échange ne peut que susciter l’approche subtile dont les « portés embrassés » (expression inventée pour l’occasion) semblent être l’aboutissement naturel ou les petits cris d’étonnement de la chanteuse devant les chutes de Thierry Niang sur le dos ; ou encore la tête accueillie avec tendresse dans des mains réceptives .

Et bien d’autres choses, comme ce regard adressé, tendu vers une présence à l’autre et qui se lâche au moment de livrer généreusement une caresse.

Toutes ces belles transhumances parlent d’un rêve que l’on se raconte à soi-même, tantôt apaisant, tantôt inquiet. La danseuse Elizabeth Bouckaert chemine dans l’espace, yeux fermés, à l’écoute de tous les événements qui surgissent ça et là : « Ils ne disent pas tous la même chose », répète-t-elle à voix basse avec une assiduité qui nous invite au silence.

C’est dit, c’est fait, voilà donc le mystère d’un jour « pas comme les autres ». D’un jour particulier où la danseuse trace au-dessus de son crâne l’axe de son corps ; tout en verticalité, parce que la vision de l’espace s’est absentée quelques instants. Danseuse émouvante de fragilité qui s’abandonne par le dos au musicien qui la porte, comme s’il était établi que la musique rejoignait la danse au creux du cercle, au sein duquel toutes les histoires se croisent et se délient. Rien d’anormal en fait, c’est plutôt nos perceptions les plus élémentaires qui se sont estompées. Car l’étreinte se fera « yeux fermés », comme dans une relation que seuls les amoureux savent inventer. Mais le trajet ne s’arrête pas à la destination. Au-delà des yeux, il y a le regard qui rencontre mystérieusement l’écoute du corps dans sa globalité. Le dénuement du dos scelle la confiance transmise au travers de la peau, pour façonner la chair en profondeur. Moment prégnant de vérité du corps qui donnerait au pire des humains l’idée d’abandonner les armes de la bêtise et de l’intolérance.

C’est un éveil au monde que Thierry Niang invente autour du cercle. On savait déjà qu’il avait la capacité d’ouvrir les yeux des enfants ; on ne savait pas encore qu’il pouvait émouvoir les grands. Dès lors, tout s’accélère, nos perceptions en même temps que la danse. On se dénude, on se rhabille. On échange le chant et la danse comme dans un répons liturgique. Le cercle est en état d’écho. Et au terme de la veillée, on redessine le corps des autres après s’être échangé les couleurs de la peau.

Michel Vincenot - Février 2000

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