« La Douleur », une mémoire au présent

La Douleur

Photo : Simon Gosselin

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Dominique Blanc et Thierry Thieû Niang reprennent La Douleur de Marguerite Duras, mis en scène par Patrice Chéreau en 2008. La Croix a pu assister aux répétitions avant la première mercredi 28 septembre au Théâtre national populaire de Villeurbanne.

« Elle est par terre, tombée. Quelque chose a crevé avec les mots disant qu’il était vivant. Elle laisse faire. Ça crève, ça sort par la bouche, par le nez, par les yeux. Il faut que ça sorte. Ça sort en eau de partout. Vivant. Vivant. Il y a deux jours, comme vous et moi . » Elle est debout sur un plateau presque vide. Seule avec les mots de Marguerite Duras. En 2010, Dominique Blanc avait reçu le Molière de la meilleure comédienne pour son interprétation de La Douleur, mise en scène par Patrice Chéreau et son assistant, le chorégraphe Thierry Thieû Niang .

Douze ans plus tard, l’actrice, désormais sociétaire de la Comédie-Française, a voulu revenir à cette pièce tirée du récit de l’attente interminable de Marguerite Duras en 1945, alors qu’elle ne sait pas encore si son mari, Robert Anthelme, reviendra de déportation et découvre, en même temps que le monde, l’horreur des camps de concentration.

« C’est important de ne pas oublier ce qui s’est passé, souligne Dominique Blanc, convaincue que ce texte doit être dit et entendu, encore et encore. Alors que l’extrême droite regagne du terrain en Europe, il me semble nécessaire. Le partager, c’est ma mission de comédienne. »

« Prendre soin de nos absents »

Un élan plus intime a également présidé à ce désir. « Le manque est là, souffle Dominique Blanc à propos de Patrice Chéreau, disparu en 2013, qui fut pendant plus de trente ans son metteur en scène fétiche au théâtre et au cinéma. Pérenniser son travail, c’est sans doute la plus belle façon de le fêter. Nous devons prendre soin de nos absents, être fidèles à nos morts... »

Thierry Thieû Niang acquiesce : « Oui, c’est une consolation. » Profitant d’une courte pause pendant les répétitions, dans le calme du petit théâtre qui jouxte l’imposant bâtiment du Théâtre national populaire (TNP) à Villeurbanne, ils évoquent cette aventure particulière. Une grande douceur enveloppe leurs échanges émaillés de silences.

Une forêt de souvenirs

« Un jour, je crois que c’était l’anniversaire de Patrice, j’ai eu envie d’ouvrir l’un des textes que nous avions travaillés ensemble, de relire ses annotations, de revoir son écriture rapide qui griffait le papier, raconte Dominique Blanc. Je ne sais pas pourquoi, j’ai choisi La Douleur et soudain, tandis que je feuilletais la brochure, je l’ai senti, là derrière mon épaule. »

La comédienne décroche alors son téléphone et appelle Thierry Thieû Niang pour lui proposer de remonter le spectacle. Malgré ses doutes, le chorégraphe accepte. « L’idée de réactiver une mise en scène de Patrice Chéreau n’a rien d’évident, dit-il. Lui-même ne se posait pas la question de constituer un répertoire, chaque projet se construisait dans l’instant. »

Aucun enregistrement vidéo n’avait été réalisé de La Douleur, dont ne demeurent que des « traces » de l’éphémère, quelques notes et une forêt de souvenirs qu’ont arpentée Thierry Thieû Niang et Dominique Blanc. « J’ai d’abord dû réapprendre le texte, et ce n’était pas une mince affaire : il est tellement dense ! », confie la comédienne. Au fil des lectures effectuées ensemble, des éléments de mise en scène ont affleuré, jaillis de cette mystérieuse mémoire ancrée dans le corps.

« Le dessin du corps dans l’espace raconte cette femme qui attend »

« Je me rappelais qu’à un moment, je remettais une barrette dans mes cheveux, mais impossible de retrouver lequel, explique Dominique Blanc. Un jour, au détour d’une phrase, mon bras a eu, malgré moi, ce geste de chercher quelque chose dans ma poche, et nous avons compris que c’était là, à cet instant précis, que je devais le faire. »

Pour Thierry Thieû Niang, qui avait apporté à l’époque son regard de danseur sur la création, la mise en scène se déploie comme « une double partition. Il y a les mots, mais le dessin du corps dans l’espace raconte aussi cette femme qui attend ».

La pièce dévoilée cette semaine sera-t-elle identique à celle de la fin des années 2000 ? « Le théâtre sera toujours un art du présent, nuance Dominique Blanc. Beaucoup de souvenirs me traversent. Nous sommes à Lyon où j’ai grandi, au TNP où, en 1981, je suis née au théâtre avec Patrice Chéreau pour Peer Gynt . Toute cette mémoire est l’usine qui nous permet de rêver ici et maintenant . » La matière féconde d’un art qui défie le temps.

Un spectacle nomade

À la création de La Douleur en 2008, Dominique Blanc avait parcouru la France et le monde jusqu’au Brésil et au Vietnam.

Le nouveau spectacle a été aussi conçu pour pouvoir être donné partout. La table et les chaises qui constituent les éléments de décors sont choisies sur place, dans les lieux qui accueillent la pièce.

Marie-Valentine Chaudon - La Croix - 28 septembre 2022

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