Thierry Thieû Niang Danses d’aujourd’hui

Bernard Andrieu

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« Love » interdit aux moins de 18 ans : une décision orgasmophobe


Contestée par la ministre de la Culture, la décision de n’autoriser le film de Gaspar Noé qu’aux majeurs est symptomatique d’une tendance à dresser des catégories de corps : moche, pauvre, porn, viril, queer, handicapé, arabe, vieux, jeune… Pas assez normalisé pour les bien-pensants.

La lutte des corps vivants et humains pour se faire reconnaître sur la scène mondiale rencontre, au fur et à mesure de leur émergence, la censure des bien-pensants. Nos corps seraient toujours trop ou pas assez ! Trop mauvais goût, migrant, moche, pauvre, porn, viril, queer, handicapé, arabe, vieux, jeune… Pas assez expérimenté, recommandé, blanc, connu, référencé, intégrable… A force de ne pas être dans la bonne case définie par les catégories de classe et de race de ceux et celles qui gouvernent la médiatisation du visible et de l’acceptable, faut-il s’étonner que la société d’aujourd’hui se passe ailleurs que dans les discours censés nous représenter ? Avec l’interdiction aux moins de 18 ans de l’excellent Love de Gaspar Noé, un film qui parle de l’amour physique et psychique sans tomber dans le porn insipide et diffusé mondialement sur le Net, l’association Promouvoir croit défendre des valeurs judéo-chrétiennes pour assigner en justice des créateurs qui seraient non conformes aux corps normalisés d’une société puritaine. La démocratie, c’est interdire d’un côté ce qui a été autorisé de l’autre, preuve d’une absence de projet de notre société hybride. Il y aurait encore des corps qu’il ne faudrait pas montrer, des seins et des culs, des misères si indignes ! La censure veille, pas seulement celle des intégristes de tous bords dont il ne faut attendre que pureté corporelle et sainteté morale. Les bonnes âmes de gauche, rejoignant celle de la droite nationaliste, participent au processus actuel de reclassification des corps. Cette nouvelle version du nationalisme réactionnaire veut nous indiquer, en stigmatisant les corps des chanteuses noires, les personnes qui souhaitent disposer de leur corps et de leur mort, ou le ventre loué des mères porteuses, qu’il faut arrêter la liberté d’expression et d’échange des corps à ce qui serait convenable. Ces interdictions sont un dernier sursaut et le symptôme d’un avenir plus totalitaire.

D’une part vous commencez par déclasser les corps qui luttent, justement, contre le déclassement en s’emparant de leur apparence et de leur existence pour, par leur nudité, leur performance, leur mode de vie, dire à la face du monde la misère de la situation, le scandale du corps exploité, le défi d’exister dans la faim, dans l’habitat délabré ou dans la violence. Le maintien de l’ordre social vient légitimer les bons corps, ceux qui correspondent au standard d’une société en retard sur les pratiques réelles. Fermer les yeux plutôt que d’analyser ce qu’apportent ces nouvelles pratiques et représentations. A quand une liste des artistes officiels, ceux qui ont des subventions et des récompenses ? La France n’est plus celle des Lumières quand on interdit, contre le travail d’évaluation des commissions, à certains publics d’aller voir dans des salles de cinémas ce que tout un chacun, et bien avant l’âge de 18 ans, voit tous les jours en ligne !

D’autre part vous reclassifiez les corps, d’abord dans les images et les pratiques, bientôt selon leur origine, avec les migrants, les chômeurs ou les assistés, en dressant des catégories de représentations artistiques pour corps majeur et corps mineur. La peur de l’orgasme existe encore, si on en croit le texte du référé, avec cette éjaculation face caméra qui viendrait asperger l’écran de nos lunettes 3D. Le corps vivant doit être caché aux mineurs : le droit à connaître ses origines pour les enfants sous X, l’accouchement et l’avortement, la conception et les rapports sexuels, les humeurs du corps (larmes, sang, sperme, jouissance féminine). Mais on voudrait protéger les 16-18 ans de quoi exactement ? Ne faudrait-il pas, comme dans certains pays, leur supprimer l’accès à Internet ? Mais qui pourrait le garantir, plutôt que de les éduquer à décoder les images ? L’éjaculation serait plus obscène que l’irradiation des corps en lambeaux à Hiroshima, diffusée sur Arte, ou les images d’accidents de voitures montrant des corps adolescents, diffusées sur les chaînes publiques à titre de prévention ?

Les nouveaux manuels de morale sont déjà prêts dans le programme de 2017 de bien des partis, et la réaction risque d’être bien vive tant du côté de ceux qui voudraient contrôler les corps que de ceux qui perdent le contrôle de leur corps. Entre ceux qui ont peur et ceux qui n’ont pas peur, la France se divise en deux, nouvelle fracture sensorielle !

Les associations et les moralistes bénéficient de la réaction de peur suscitée par cet afflux de corps différents : le face à face est désormais mis en scène entre les corps impurs et les corps purs.

Mais ce gouvernement des corps représente-t-il les experts du corps aujourd’hui ? Les Femen manifestent seins nus devant la statue de Jeanne d’Arc et le discours de Marine Le Pen. Vincent Lambert ne parvient pas à mourir comme il le voulait en raison d’un conflit au sein de sa famille, dont une partie diffuse des images de son coma sans son consentement et convoque devant l’hôpital des associations intégristes du droit à la vie. Chacun peut s’autodépister du VIH et aller consulter pour confirmer le diagnostic là où d’autres nous condamnaient au « sidatorium » ! La Manif pour tous contre le mariage gay et la GPA fait face aux familles homoparentales et à la reconnaissance par le droit européen des enfants conçus à l’étranger. Les populations déplacées par la radioactivité de Fukushima viennent nous interroger sur la lutte contre l’enfouissement à Bure. Des alternatives existent, que nous devrions mettre en avant, quant aux choix de notre corps : les femmes qui refusent l’excision traditionnelle et que la médecine peut réparer ; les personnes tétraplégiques qui se font implanter dans leur crâne des outils pour communiquer avec des interfaces, des ordinateurs et des machines ; les communautés autogestionnaires du nouveau marché écologique qui organisent des réseaux coopératifs de l’habitat partagé.

Car mon corps témoigne en direct de mon parcours et de mes choix existentiels, que les livres de morale et les lois de nos pays voudraient contrarier en me faisant obéir aux valeurs et aux lois. Etre un somaticien, c’est agir dans son corps pour élaborer et incarner des normes nouvelles d’existence et de pensée. Engagé dans son corps à inventer un nouveau corps, le/la somaticien(ne) se légitime à travers une autofondation du sujet corporel mais à travers des réseaux communautaires. Les militant(e)s radicalisent cette posture théorique de l’hybridation en voulant incarner le cyborg, le queer ou le gender. Ils/elles définissent leur propre éthique à travers la mise en esthétique de leur existence. Cette avance épistémique et pragmatique des somaticiens tient à la mise en performativité dans l’œuvre et les actes de nouvelles manières de penser et d’agir avec le corps humain. De l’intérieur de la situation vécue, l’expertise somaticienne fait émerger comment il/elle a été contaminé(e), excisée, radioactivé(e), chômé(e), exploité(e), violé(e)… mais aussi dopé(e), prothésé(e), sportif(ve), greffé(e) ou malade chronique.

Faire de la politique avec son corps a désormais remplacé la politique représentée par le corps politique de nos partis. Avec le retournement des études sur l’histoire du corps vers la dimension performative, l’attention a été portée sur le barbelé, le camp, la tranchée, le drone, la grève de la faim la sexualité des handicapé(e)s ou encore la condition de caissière de supermarché. En « racontant la vie » (Le Seuil), la collection lancée par Pierre Rosanvallon - ou celles d’Armand Colin et de L’Age d’homme, « Dans la peau » et « Dans mon corps » - renouvelle les archives du corps voulues par Jacques Léonard et par Michel Foucault, Arlette Farge et poursuivies par Philippe Artières, Guillaume Le Blanc, Paul Préciado, Frédéric Gros notamment. Partir de l’invivable et de l’insupportable, trouver le sens dans la vie subalterne ou dans le combat contre l’invisibilisation sociale par l’engagement corporel n’est-ce pas ce qu’il faut défendre aujourd’hui ?

Ce ne sont plus seulement les scientifiques et universitaires mais aussi, et peut-être d’abord, les personnes en situation de vivre leur corps, les hommes décidant ou subissant la crise économique, les migrants qui précipitent leur corps sur nos barbelés et nos frontières identitaires, les femmes qui revendiquent leur liberté… Prendre parti en l’incarnant par le témoignage à vif de son corps produit un savoir corporel, ce que nous appelons un corps de savoir.

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