Catherine Millet

Ne rien négocier

Devant l’assassinat des journalistes de Charlie Hebdo, la prise de conscience de la liberté dont nous jouissons dans notre société, qu’expriment les manifestations spontanées des citoyens et la mobilisation de la presse, est spectaculaire. D’autant plus spectaculaire que nous avons tendance, d’ordinaire, à somnoler sur le coussin douillet que cette liberté nous procure. La mort des journalistes aura au moins servi, dit-on, à ce réveil de la conscience.

A nous maintenant de ne rien entamer, ne rien négocier de cette liberté. Dans les grands principes, les grandes causes politiques, c’est évident. Face à la tentation des petites lâchetés du train-train quotidien, c’est plus difficile. On peut descendre dans la rue, signer des pétitions, des manifestes, mais qu’en est-il de notre conduite individuelle ? Sait-on toujours bien résister à ces phénomènes pervers qui rongent notre liberté intérieure et qu’une personne de ma génération (20 ans en 68) voit avec désolation se développer de plus en plus ?
Nous vivons dans une société où il y a bien moins de censure d’État qu’autrefois, infiniment moins que dans d’autres sociétés dans le monde, mais où l’autocensure en revanche, sous la pression d’un politico-sexo-écologiquement correct, gagne des circonvolutions de nos cerveaux.

Nous nous en moquons, mais il n’empêche : c’est ici des œuvres qu’on retire d’une exposition pour ne pas froisser tel groupe confessionnel ou un directeur d’institution prudent qui renoncera à telle manifestation pour s’éviter d’être traîné devant les tribunaux par une association familiale, c’est là un débat qu’on ne soulèvera pas pour ne pas choquer des susceptibilités sexuelles. Notre société a institué le respect de l’autre ; nous devons être attentifs à la frontière au-delà de laquelle le respect de l’autre devient une puce implantée dans nos consciences par un Big Brother diffus.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que les cerveaux de Charlie ne se sont jamais laissé infiltrer, alors qu’il est évident que ce sont les tueurs dont le cerveau est colonisé. Ces tueurs n’ont pas seulement voulu faire taire des mécréants ou des profanateurs, ils ont, de façon plus large, voulu faire taire l’expression d’une liberté qui leur était d’autant plus insupportable que l’aliénation de leur esprit les prive d’y accéder. Cela correspond à des processus psychiques connus et qui provoquent des drames moins lourds de conséquences politiques et viennent alimenter les rubriques de faits-divers : des inhibés, des refoulés, des coincés dans le mensonge tuent les autres pour se libérer. Nous ne sommes pas tous, heureusement, promis à un destin tragique, mais nous devons garder à l’esprit que c’est notre liberté intérieure qui garantit la liberté sociale.

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