Cet écrivain souvent abscons donne ici un texte personnel et bouleversant. En 1980, il sombra dans la dépression. Pendant des mois, il fut pris d’angoisses et de doutes sur son art, qui l’amenèrent au bord du suicide. Il sombra dans le coma et s’en sortit plus ou moins bien : « Après la clinique, écrit-il, ce fut la dépression douce, la guérison lente. La récompense de cette traversée de la mort, c’est, au lieu du palais enchanté qu’on croit avoir gagné à la sueur de son sang mort, un monde désenchanté, sans relief, sans couleur notable, des regards ternes qui ne vous voient plus, des voix toujours adressées à d’autres que vous qui revenez de trop loin, une obligation quotidienne à survivre, un cœur qui ne fait passer que du sang, et du sang qui ne chauffe plus. Il faut attendre. Sans colère. S’appliquer à se nourrir, à dormir, à se laver, à se vêtir, à marcher chaque jour : le tout presque seul et sans même soi-même à ses côtés : essayer par à-coups, si gauche, de reprendre du cœur. Patience, patience. »
Dans ce récit, on entend Guyotat ne plus supporter d’être si sensible au monde, de ne pas pouvoir avoir la liberté du bouvreuil dans le ciel, de se sentir exclu alors qu’on voudrait partager toutes les vies des autres, d’être pris dans « ce jeu intérieur entre un mal que je sais depuis l’enfance être celui de tous les humains, à savoir de n’être que cela, humain, dans un monde minéral, végétal, animal, divin, et une guérison dont personne ne voudrait, qui me priverait, en cas de réussite, de tout courage, de tout désir, de tout plaisir d’aller toujours au-delà, en avant - et dont par intérêt bien compris je ne veux pas. »
Patrice Chéreau vit, incarne, souffre ce texte. Il tremble sur ses jambes et, après le salut final, il est même tombé sur scène, pris par un texte qui nous touche tous, et plus encore les artistes si souvent saisis par le doute, qui frôlent l’angoisse d’où peut surgir une étoile.
G. Dt. - La Libre Belgique - 12 novembre 2011