Thierry Thieû Niang Danses d’aujourd’hui

Christine Angot

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Dix jours à Avignon


Christine Angot raconte l’édition 2016 du festival d’Avignon : les pièces, l’attentat de Nice, les rencontres, les surprises, les déceptions…

À Avignon, l’entrée dans la Cour d’honneur du Palais des Papes se fait par le grand escalier en pierre qui part de la place. Les soirs de spectacle, le portail est ouvert, on passe sous un porche, on montre son billet, la cour est divisée en neuf zones, chacune organisée en rangées et en sièges numérotés comme dans toutes les salles, les soirs de première, ou de représentation exceptionnelle comme ce soir, on rejoint sa place avec un soupçon d’angoisse, en attendant de voir si on est sur le côté, dans les travées latérales ou dans la partie centrale, qu’on nous dise de prendre à droite pour rejoindre la zone une et la zone trois, ou de passer sous les gradins en direction des escaliers qui permettent d’accéder aux rangées plus éloignées. Le centre de la zone trois est notamment occupé par les directeurs d’établissements publics et culturels, de théâtres nationaux et de médias, ou par les personnalités et les politiques de passage. Une fois assis, on se retourne, pour voir qui il y a derrière soi, certains parlent fort, rient fort, d’autres regardent devant eux dans la direction de la scène vide et restent silencieux. Une voix de femme dit qu’elle connaît l’auteur, Amos Gitaï, depuis trente ans, c’est elle qui lui a présenté la musicienne, Sonia Wieder-Atherton, qui jouera tout à l’heure du violoncelle. La lumière s’éteint. L’auteur entre en scène, on l’applaudit, il se met derrière le micro, présente la lecture qui va commencer, il parle avec naturel, remercie le directeur du festival et quelques officiels, puis fait une remarque humoristique sur la finale de l’Euro 2016, qui a lieu à Paris au moment même. L’équipe de France joue contre le Portugal. Rires et applaudissements dans les rangs, il repart dans les coulisses, les actrices arrivent. Plus tard, au loin, pendant la lecture, on entend des éclats de voix. La France a-t-elle marqué ? Des lumières de portable s’allument dans des sacs. Des têtes se tournent vers les petites lumières vertes, outrées. Le spectacle est terminé. Saluts, applaudissements, à ma voisine qui avait farfouillé dans son sac en entendant au loin les cris, je dis :

– Alors on a gagné ?
– Non.
– Zut zut zut.

Les gens commencent à sortir des rangées. Une voix :

– À Paris les rez-de-chaussées font la fête, mais dans les étages on fait la gueule !

Ma voisine me dit à l’oreille :

– Voilà où en est la gauche !
– Je ne comprends pas, qu’est-ce que ça veut dire ?
– Ça veut dire que dans les loges de concierge on est content parce que le Portugal a gagné, mais que les Français qui habitent dans les étages font la gueule.
– Il vit où lui ? Dans les années cinquante, les années soixante, l’arrivée des Portugais dans Paris c’est ça ?
– Oui enfin, c’est même les années trente.
– Il a fait une étude sur combien d’arrondissements ? C’est pas Paris aujourd’hui ça, c’est le 8e, le 7e, le 16e peut-être, encore, un peu, c’est fini tout ça, c’est plus ça Paris, ils vivent où les gens, ils vivent quand ?

Sur le même thème plusieurs conversations se déroulent pendant la sortie, avec une ou deux incises sur la lecture à laquelle on vient d’assister. Personne n’en dit de mal. On n’a pas vu le match. On aurait voulu que la France gagne. De retour à mon hôtel, dans le bar, l’écran géant de la télé est allumé, pour rien.

Le lendemain, alors que je suis sous le platane dans la cour de mon hôtel, une femme dont je ne reconnais pas le visage me sourit. Elle s’approche :

– J’aimerais discuter avec toi, tu viens à ma table ?
– Heu… Oui… oui oui.

On s’installe. Elle me dit qu’elle cherche des gens avec qui elle peut discuter, parce que en France…

– Tu peux me rappeler ton prénom…
– Gila.

Gila Lustiger est un écrivain très connu en Allemagne et traduite ici. Elle partage son temps entre Paris et Berlin. Elle me parle de la situation de l’Europe, le climat dégradé, la gravité, personne qui en prend la mesure, le niveau du débat intellectuel en France déplorable, l’impossibilité de trouver un seul intellectuel valable ici :

– C’est très très très grave.

Elle veut qu’on parle. En Allemagne, elle a des solidarités, en France elle n’en a pas, elle en cherche. Elle cherche des gens avec qui réfléchir aux manières de débattre et d’agir.

– Le débat n’est pas assez politique en France chez les intellectuels et les écrivains. Vous n’avez pas encore pris la mesure des choses ici, alors que c’est très très grave. En Allemagne, moi, je fais plein de choses, je fais tout ce que je peux, je vais à la télé, à la radio, je parle de l’homophobie, de la misogynie, je parle des migrants…

Avant d’arriver à Avignon, comme j’allais être là toute la semaine, je m’étais dit que j’allais essayer de rencontrer un ou deux des hommes politiques qui passent pendant le festival, j’ai contacté le cabinet d’Alain Juppé, l’idée que je fasse un portrait de lui avait eu l’air de les intéresser, finalement ils n’ont pas rappelé.

En fin d’après-midi, j’ai rendez-vous avec une amie qui repart à Paris, elle a adoré Les Damnés, ça faisait longtemps qu’elle n’avait pas vu un spectacle de cette qualité :

– C’est vraiment très très fort ! Tu vas y aller ?
– Oui oui.

Le lendemain, au petit-déjeuner, entre les tables des gens qui s’installent et de ceux qui prennent leur café :

– Vous allez voir c’est un choc. Vous y allez quand ?
– On y va ce soir, on est très contents. Il paraît que l’utilisation de l’espace de la cour est incroyable. Et que les acteurs sont extraordinaires.
– Ah oui, oui oui, vous allez voir. De toute façon c’est un choc.

La presse est unanime et le public conquis. J’y vais dans deux jours.

Plus tard dans la soirée, j’ai rendez-vous avec un collectif qui s’appelle « Le grand Cerf Bleu », trois jeunes gens, deux garçons et une fille, sélectionnés par le festival Impatience, et qui ont reçu le prix du public. On doit aller voir la pièce de Trajal Harrell ensemble. Sur le chemin ils me parlent de leur futur projet, un dîner de Noël, en famille, les préjugés sociaux, les non-dits. On arrive au cloître des Célestins. On s’installe, Trajal Harrell est déjà en scène. Il y a de la musique, et il fait déjà quelques mouvements du bassin. Puis, la lumière s’éteint. Le spectacle commence. Quand on sort une heure plus tard, ce n’est pas un choc, c’est même le contraire. C’est un ensemble de vibrations, une personne, dont on perçoit l’intériorité à partir de quelques mouvements de main, de quelques mouvements de bassin, l’expression de son visage, par d’infimes variations, la façon de plier les yeux, la courbe du dos, le trait des épaules, et par lesquels on voit la façon d’être lui plutôt qu’un autre. La jauge du plateau a été divisée, réduite, l’axe de la frontalité a été changé, le tout est placé de biais.

À sept heures le lendemain matin, j’installe mon ordinateur dans la cour de l’hôtel, j’y croise Philippe depuis des années, vers huit heures il arrive, passe me dire bonjour et me dit que la veille il a vu Angelica Liddell :

– Oui, bon, elle s’accuse des attentats, le Bataclan, l’Hypercacher…

Mon téléphone sonne. Je parle avec un ami presque une heure, la gauche, le FN, à son avis ils veulent faire monter le FN tout en continuant d’en affirmer la monstruosité, puis il me dit :

– …L’antisémitisme n’est pas leur priorité.

On raccroche. À la table à côté, une femme rejoint sa table et demande à un homme assis :

– C’est comment Les Damnés ?
– Extraordinaire !
– J’y vais ce soir.

Elle pose sa clé sur une table, repart dans la salle où le buffet est installé, et revient avec deux coupelles, qu’elle tient dans la même main. L’une contient un croissant, l’autre des cerises, et l’autre main devant ses lèvres semble tenir une queue de cerise. Elle doit manger la chair ou sucer le noyau. Et à une table à laquelle les gens viennent de s’asseoir on entend :

– Duras, on en a fait. Mais on en a fait… Mais, moi… Moi j’ai jamais… Enfin… Mais moi j’ai toujours trouvé ça… Pas…
– T’as vu Les Damnés ? Parce que là il y a aucune concession…
– Bien sûr que je l’ai vu. Ah non, c’est sûr, aucune. Et c’est magnifique.

Le lendemain, j’ai rendez-vous avec Gila Lustiger pour déjeuner et aller voir 2666, la mise en scène par Julien Gosselin du texte de Roberto Bolaño, qui est l’autre spectacle du festival dont tout le monde en parle en bien.

– …J’ai une amie qui travaille à Die Zeit… elle voulait inviter un intellectuel français à parler de l’Europe, elle ne trouvait pas, elle ne savait pas qui inviter, le niveau du débat français…

On arrive à la Fabrica pour 2666. On s’assoit. La scénographie claque, elle s’impose. Plusieurs séries de fauteuils et de canapés, un écran dans la partie supérieure, et, derrière un rideau, qui peut devenir transparent suivant l’éclairage ou se relever, des chambres, des pièces à part, pour des intrigues parallèles. Et, en même temps que les acteurs sont vus par nous depuis la salle, quelqu’un filme en direct les morceaux de corps avec le fil du micro fixé sur la peau nue par du scotch.

Gila me glisse à l’oreille au bout d’un quart d’heure :

– Je suis fascinée par le dispositif narratif.
– Ce n’est pas mon cas.

Mais au moment de l’entracte, la lumière se rallume, elle ne veut pas voir la suite :

– Au début ça m’a plu, le dispositif narratif est très fort, très complexe, mais le propos est vide, les Français vont crever avec leur légèreté. La tragédie ça se joue au premier degré. Le tragique ne s’accommode pas du second degré.

Il fait très chaud. Elle veut que je vienne nager dans la piscine de son hôtel. Je préfère rentrer. Sur le chemin, je croise un ami, qui passe deux jours ici, avant d’aller à Aix, on s’assoit, on prend un Perrier, il doit partir à la Carrière de Boulbon le soir, mais on a le temps de parler.

– Ah non, moi, sur Les Damnés, je suis plus que réservé. Mais je veux pas t’en parler. Tu verras par toi-même.
– Quoi ? T’as pas aimé !? T’es le seul ! Tu es le premier qui me dis ça. Qu’est-ce qui t’a déplu ?
– Non non je veux pas t’influencer, tu verras.
– Mais tu vas pas m’influencer. Dis-moi.
– Pour moi c’est un spectacle… très, très, très ambivalent, voilà…
– Ah ouais, carrément ?!
– Ouais, carrément. Je trouve que certaines choses ne sont pas très claires.

Il dit qu’il y a des scènes avec des cendres, que celles-ci sont censées être celles des personnages de la famille des riches Allemands nazis qui se font tuer au fur et à mesure que la pièce avance selon le degré de collaboration avec le régime, qu’ils sont représentés comme des victimes, et que le personnage avec qui l’identification du spectateur se fait, celui pour qui on a de l’empathie…
Puis il s’arrête :

– Non… ça je te dis pas, tu verras… Tu verras par toi-même.
– Mais dis-moi. C’est incroyable. Tout le monde m’a dit que c’était magnifique, l’utilisation de la cour, les acteurs extraordinaires, la Comédie Française, tout le monde dit que c’est merveilleux. Alors dis-moi. L’autre jour au petit-déjeuner, une des jeunes femmes qui travaille à l’hôtel disait qu’elle avait vu la transmission la veille à la télé, que ça l’avait scotchée…
– Excuse-moi, mais moi, quand on me parle de la Seconde guerre mondiale, qu’on met des cendres sur la scène, en m’expliquant que ce sont les cendres des familles riches allemandes, je trouve ça un peu lourd, pour moi le symbole des cendres à cette époque, c’est pas ça, excuse-moi. Mais bon, cela dit, Ivo Van Hove maintenant, ça y est. C’est bon pour lui. C’est bon. Il est comme Ostermeier maintenant, le succès de la pièce est énorme, la presse est unanime, maintenant ça y est, il est reconnu comme un des grands des très grands metteurs internationaux. Mais, moi, je trouve cette pièce dégueulasse… Et puis, c’est pas tout. Mais je ne te dis pas. Tu verras…

À la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon, le lendemain, spectacle de Pascal Quignard, La Rive dans le noir. Un homme, seul à une table, écrit. Puis il projette sur le mur du fond l’image d’un oiseau dans la Grotte de Lascaux, puis d’un autre dans la Grotte Chauvet. Une femme entre. Puis une corneille. Silence total dans la salle. Le bruit de l’aile. La corneille se pose sur le bras de l’auteur ganté de noir, puis sur celui de l’actrice ganté aussi. Le réel est là. L’attention est au maximum. Alors que cette corneille ne sait même pas que le théâtre existe, qu’un espace peut être fictif, parallèle, provisoire et qu’elle ne joue pas, elle, selon les indications de son oiseleur en coulisses. Quelques minutes après, une chouette fait son entrée. Puis, les deux oiseaux retournent derrière le rideau.

À la fin, Pascal Quignard termine par ces mots : « Ma mère qui ne m’a jamais touché ».

Puis, il se déplace d’un ou deux mètres : « Simplement maman au-delà de la mort, prononce près de mon oreille, dans le creux de mon oreille, dans le pavillon de mon oreille, sous mes cheveux, sous ce qui me reste de cheveux, prononce une fois mon prénom, sans crier et sans mordre. »

La lumière s’éteint, un petit temps, on applaudit, on sort. Dans les rangées qui se vident, une femme :

– Je suis perplexe, j’adore Pascal Quignard, et je n’ai pas retrouvé mon Quignard. Vous aussi, vous êtes perplexe ?
– Non. Non non. Je suis pas perplexe. Pas du tout. Non non. Au contraire.
– Ah bon. Ben moi je suis perplexe.

Un homme à la rangée devant se tourne vers elle :

– Vous savez, il y a en plusieurs Quignard, il y en a pas qu’un.
– Peut-être, sans doute. Mais enfin, ces oiseaux, là, à qui on dit en coulisses « fais ci, fais ça, va là… ». Non. Ça va pas ça…

Une femme, un peu énervée :

– Ah ben oui, c’est sûr, mais vous savez les écrivains c’est pas Pierre Perret, c’est pas « Ouvrez ouvrez la cage aux oiseaux, regardez-les s’envoler c’est beau ! » C’est autre chose !

Le lendemain soir, je fais la queue à l’entrée de la cour, je vais voir Les Damnés. À l’extérieur, des gens qui cherchent des places avec des écriteaux.

L’ami que j’avais croisé et qui n’avait pas voulu me raconter la fin du spectacle. Mais ça y est, maintenant j’ai vu. Je suis restée jusqu’à la fin. J’ai entendu les chants nazis sur le plateau sonorisés jusqu’au fond de la salle au point que je me suis retournée pour voir si on les chantait, non seulement sur scène, mais aussi derrière moi. Et ensuite, j’ai vu la fin qu’il n’avait pas voulu me raconter :

Le personnage de Martin, l’héritier, le plus jeune et le dernier vivant puisque tous ont été tués, répand les cendres des membres de sa famille qui ont brûlé pour avoir insuffisamment collaboré, puis, et c’est ça la fin, il se place devant un écran blanc, très éclairé, sur lequel se détache sa silhouette musclée. Il est nu, il a une mitraillette au point, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la kalachnikov qu’on a vue dans les mains des islamistes djihadistes toute l’année à la télé, ou pour ceux qui ne sont plus là pointées sur soi, et il nous tire dessus.

Puis, le noir se fait. C’est fini. Les gens applaudissent. Debout pour la plupart. Et sortent en applaudissant encore dans les travées. Ça et là, quelques visages tristes, qui gardent les mains sur leurs genoux, et sortent en silence.

Sous le porche quand on sort, des techniciens discutent entre eux :

– Demain, on a Hollande qui vient.
– Ouais, et après demain on a Valls.

Le lendemain, Hollande dîne à l’Hôtel d’Europe. Certains artistes du festival ont été conviés à une petite réception qui sera prolongée par un dîner. La satisfaction se lit sur les visages du personnel et de la direction, les agents de sécurité gravissent les escaliers, le doigt sur la couture du pantalon, Hollande doit aller dans la Cour d’honneur voir Les Damnés à 23 heures. Il arrive dans le hall de l’hôtel à 21h30. Il serre les mains des gens qu’il croise, Audrey Azoulay, derrière lui, sourit, elle serre les mains en disant combien elle est ravie, je les aperçois, car au moment même je descends l’escalier, je sors de l’hôtel, et j’aperçois Thierry Thieû Niang, dont j’ai prévu d’aller voir le spectacle le lendemain, qui fait partie des invités. Depuis deux jours, le vent est glacial. Dans la rue, il fait très froid. France Culture organise une fête dans la cour du Musée Calvet, il y aura de la musique, les gens pourront danser, c’est le 14 juillet.

J’arrive. Sur des tables en bois, il y a à boire et quelques petites choses à manger. On nous dit que le feu d’artifice a été annulé à cause du vent. On a froid. Pieds nus dans les sandales, vestes et gilets superposés, foulards autour du cou, cols relevés. À un moment, comme partout, quelqu’un dit :

– Moi j’ai beaucoup aimé Les Damnés.
– Ah oui, y compris de te faire tirer dessus à la fin ?
– Non, ça non.
– Ah bon ! Quand même !

À l’Hôtel d’Europe, après la réception c’est le début du dîner. Et à 22h25, c’est fini. On avait précisé au personnel que tout devait être absolument terminé, dessert, café, à 22h30, pas plus tard. Le Président s’apprête à rejoindre la Cour. La plupart des acteurs des Damnés jouent à moitié ou entièrement nus, même le public, qui est habillé, est frigorifié, tellement depuis trois jours il fait froid, mais on distribue quelques couvertures à l’entrée. Hollande en aura sûrement une. Mais, alors qu’il s’apprête à quitter l’hôtel, le Président apprend que des gens à Nice se sont faits rouler dessus par un camion, puis mitrailler à balles réelles. Réunion dans un petit salon. Photo vite fait avec le personnel de l’hôtel. Et départ pour Paris.

Nous, pendant ce temps-là, dans la cour du Musée Calvet, on ne sait rien. Des gens dansent sur la pelouse au milieu des arbres. Le programmateur d’un grand théâtre, en costume gris clair, lève les bras en l’air, et tourne sur lui-même. Ses cheveux volent et suivent le mouvement de son corps. La directrice présente les gens les uns aux autres, elle picore un fruit, une part de gâteau, elle va danser un peu, ici et là les gens discutent : la gauche, qui doit se réveiller, le spectacle de Gosselin, Les Damnés, etc. :

– Ah oui toi tu trouves ça magnifique le spectacle d’une famille allemande nazie dont l’héritier tire à la kalachnikov sur le public français ? Par la troupe de la Comédie Française ? Qui vise à nuancer la culpabilité de ce personnage sous prétexte qu’il a vécu des drames ? Comme on cherche à nuancer la culpabilité des électeurs du FN, oh la la oui les pauvres, et celle des petits Français musulmans que la méchante société française n’a pas réussi à intégrer ? Donc il faut tirer sur cette société française ? C’est ça ? Tant pis pour elle ? On lui tire dessus, allez, et tant qu’on y est, allons-y, tirons sur cette bande de bobos de la Cour d’honneur. Non, excuse-moi, c’est pas possible…
– Écoute, non, je ne suis pas d’accord, moi j’ai pas du tout vu ça comme ça. C’est un spectacle très fort. Et il y a une utilisation de l’espace magistrale. Tu peux tout à fait analyser les choses autrement. Tu es trop collée sur l’actualité…
– Oui oui je sais, et Podalydès qui se vautre dans la bière c’est audacieux c’est courageux oui oui je sais…
– Ben, oui, c’est courageux, de la part d’un acteur comme lui.
– C’est vrai, je le reconnais. Mais pourquoi on lui fait faire ça ? Est-ce que c’est une humiliation de plus ?
– Mais pas du tout, c’est une évocation de la nuit des longs couteaux, c’est une référence historique… C’est tout. C’est quelque chose de précis, de daté, c’est référencé.
– Ok ! Donc on reste dans les références. Historiques. On n’en sort pas. Et artistiques. On n’en sort pas. On reste dedans, on ne sort pas de là, on ne sort pas dans le réel !? C’est ça ? Moi je pense que l’art n’a d’intérêt que dans son rapport au réel. Son rapport aux références, oui, d’accord, c’est intéressant, c’est même essentiel, ok, mais ce n’est pas au cœur. Ce n’est pas pour ça que l’art est important. On ne peut pas se laisser enfermer dans les références. Arrêtez, là ! Faut se réveiller. Vous pouvez pas vous laisser enfermer et intimider par la culture de la culture… Parce que, à ce moment-là, c’est plus de la culture. C’est plus rien. Ça devient un système auto-référencé. Si le rapport au réel doit être évacué, ce n’est pas possible… Arrêtez de vous laisser aveugler par des mises en scène au cordeau…

Puis quelqu’un autre :

– Ah oui je suis d’accord. C’est d’une obscénité ce spectacle, mais d’une obscénité !
– Mais alors, pourquoi il y a pas eu une seule critique négative dans la presse ? Comment vous l’expliquez ?
– Je sais pas. Je comprends pas.

Quelqu’un d’autre :

– Les gens sont aveuglés par la soi-disant audace de la nudité masculine… non, c’est ça ? Vous croyez que c’est ça ?
– Mais oui c’est horrible. Au fond la seule chose dont parlent les gens c’est du sexe de Podalydès !
– Eh oui, comme si la transgression de la nudité nous empêchait de percevoir celle de la pensée.

On rentre à l’hôtel, on traverse le hall, on monte les escaliers. Et le lendemain matin, j’apprends ce qui s’est passé la veille à Nice en allumant mon ordinateur.

Rendez-vous avec Bulle Ogier, Maria de Medeiros et Célie Pauthe. On parle. On déjeune. Un ami se joint à nous pour déjeuner :

– Bulle, d’après toi, quel est le point commun entre une famille de collabos nazis et les djihadistes ?
– Le mal.

J’envoie un texto à Thierry Thieû Niang : « Thierry, est-ce tu étais avec Hollande hier soir quand l’info de Nice est tombée ? »

Réponse : « Ouh la la, non je suis parti avant les événements, tout de suite après la réception et avant le dîner… En rentrant par rue de la République, plein de groupes de femmes et d’hommes chantant, écoutant, plein d’enfants joyeux… Et le chagrin du monde qui m’étreint… Aujourd’hui au travail… À demain… »

Le lendemain, Vincent Dedienne joue dans le off un spectacle comique. On rit. De temps en temps sa parole s’interrompt comme s’il ne trouvait pas les mots, sa pensée reste claire dans les points de suspension, on rit encore plus. Au début du spectacle, il dit qu’il est né de parents inconnus, puis il explique :

– Des parents inconnus. C’est des parents. Qu’on ne connaît pas.

Là-dessus on ne rit pas. Puis ça change. On rit.

À Villeneuve un peu plus tard, le spectacle de Thierry Thieû Niang commence. Des enfants et des adolescents. Une jolie petite fille de sept ans aux longs cheveux blonds, un grand jeune homme à la peau claire aux yeux bleus et au corps délié. Des duos. Des solos. Des gens couchés. Des gens qui se relèvent. Un duo entre la petite fille et le grand jeune homme. Il la prend sur son épaule. Elle se reverse sur son dos comme un paquet. Des visages qu’on remarque moins que d’autres puis qui frappent tout d’un coup. Un adolescent aux cheveux courts et crépus conduit une brouette avec énergie, ses mains noires sortent des longues manches d’une parka à capuche. Puis, il court avec l’engin qui fait du bruit sur le sol. Des visages, des regards, des grains de peau. Nous assis en rond sur les chaises. On sait qu’on assiste à quelque chose. On le sent. Les applaudissements s’éternisent.

Dans la cour de l’hôtel, le lendemain, au petit-déjeuner, la voix de quelqu’un qui a dîné avec Bruno Lemaire la veille :

– Il dit qu’il ne veut pas faire de déclaration, il veut se démarquer. Les autres candidats de la droite ont critiqué la politique de sécurité du gouvernement. Ils ont pas tort, c’est vrai, il suffisait de mettre une barrière. Mais Lemaire pense qu’il ne faut rien dire, il pense que ça va leur retomber dessus. D’après moi, il aurait dû s’exprimer.
– Ben oui. Évidemment.
– Je lui ai dit qu’il faisait une erreur, il aurait dû s’exprimer.

Puis, dans l’après-midi, à Vedène, Krystian Lupa reprend Place des héros, la pièce de Thomas Bernhard qu’il a créée l’année dernière. Pendant la représentation, je note sur mon carnet des phrases saisies au vol :

« Tous les nazis ressortent par tous les trous, à la pharmacie, chez le coiffeur, à la boulangerie, ils attendent le signal. »

« Tout est bien pire que sous Hitler. »

« La voix de l’individu est devenue sans objet. »

« Je ne veux plus donner ma signature. »

« Les intellectuels ont tout détruit par leur stupidité. Le peuple a tout détruit par sa stupidité. »

« Des millions de gens attendent un metteur en scène. »

« Il n’y a de danger que pour ceux qui voient tout et qui entendent tout, comme notre père. »

« Il aurait voulu être français. Il n’aurait pas voulu être espagnol, italien, ou anglais, il aurait voulu être français. »

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