Dans le fort intérieur de l’autisme

L’homme forme un arc avec son bras, son poing fend l’air dans un mouvement de va et vient, du sol vers le plafond. Sa tête suit, les longs cheveux fouettent son visage. Le mouvement est répété et cesse sans raison apparente. Il semble ne pas entendre la voix de cette femme qui parle à ses côtés. Dans un hôpital psychiatrique on le diagnostiquerait « autiste ». Sur la scène du théâtre de la Cité Internationale Thierry Thieû Niang est « artiste ».

A la faveur d’un changement de lettre, l’étrangeté devient acceptable. Cela lui permet de prendre des postures qui n’obéissent à aucune logique apparente mais qui sont tolérées et même célébrées. De chaotique le geste devient poétique.

En rencontrant des enfants et des adolescents autistes depuis quatre ans, le danseur s’est confronté à des corps qui ne parlent pas un langage intelligible.

Des jours entiers à tenter d’établir un contact avec des jeunes internés, de 7 à 20 ans. Parfois au terme de quarante cinq minutes au cours desquelles il avait tourné autour de son partenaire, pris place derrière lui, allongé son torse à ses pieds il n’obtenait qu’une traction du bras. Mais hors de question de forcer le corps de l’autre il trouvait ce geste dans sa simplicité « beau ». L’enjeu était aussi de s’adapter à un autre rythme et d’envisager un nouveau rapport à la danse. Au cours de ces séances, le chorégraphe a revu tout son lexique, toute sa grammaire. Peu à peu le geste est devenu fragment et il n’y avait plus de crainte à le faire tomber.
Avec les autistes Niang ne prononçait pas un mot. Toute tentative de dialogue devait passer par le corps, devenu vecteur d’une altérité qui, pour ceux qui souffrent de cette maladie, est habituellement éprouvée comme violente. Le danseur a voulu en faire une zone pacifiée. Il ne s’agit pas pour autant d’art thérapie. Il n’a pas analysé leurs réactions, laissant les médecins et éducateurs, présents faire leur travail. De la même façon, ses gestes sur scène, improvisés ne sont pas à interpréter. « J’ai accepté que ça ne fasse pas sens mais que ça fasse corps. » Sur scène il témoigne de cette « traversée » au coté de Marie Desplechin qui, elle aussi a côtoyé les autistes.

La dialectique du dedans et du dehors, de l’enferme-ment sur soi et de la reconnaissance de l’autre est ainsi dansée et verbalisée. Le spectacle n’est pas uniquement poétique. L’auteur lit son texte, parfois n’a plus besoin de ses notes. Elle mêle souvenirs privés et observations sur le travail du chorégraphe. Sur le sol cou-vert de branches et de troncs d’arbres, comme des veines dans lesquelles le sang bat fort, elle jette parfois un œil au danseur qui lui ne la regarde jamais. Pourtant elle continue à lui parler. Au cours des cinquante minutes sur les planches, le lien se fera peut-être ou pas. C’est bien une zone de paix que ces deux artistes et le musicien qui les accompagne, Benjamin Dupé, dessinent depuis bientôt un an, de scène en scène sous le regard bienveillant de Patrice Chéreau.

Un appel à ne plus avoir d’appréhension face à cette maladie.

Pendant la tournée, des parents ont remercié le chorégraphe d’inviter le public à « envisager » leurs enfants autistes et non plus à les dévisager.

Bartholomé Girard - Juin 2009

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