Elias Preszow

Voici mon cœur, c’est un bon cœur

Quel est le temps du cœur ? Dimanche 8 avril, après une heure de métro, on fonce au Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis pour l’apprendre, le soleil luit, le marché se termine. C’est tout juste, on a failli être en retard, il ne reste plus que les marches pour s’asseoir : la petite salle est pleine. Des poèmes de femmes amérindiennes récités par une non-indienne viennent briser un silence haletant. Ou peut-être Anne est-elle indienne ? Cette voix grave avec ses accents bizarres, son visage particulier aux pommettes saillantes, aux yeux noirs et mobiles. Peut-être n’est-ce pas une bonne question après tout ? Pourtant cette femme là nous prend à parti, interpellant le public comme s’il n’était qu’un seul touriste, un wasichu de plus en visite dans quelque réserve d’Amérique. Tous les clichés y passent, la voix seule se maintient. Dialogue de sourd où tremble l’histoire moderne depuis la découverte du « Nouveau-Monde » à celle de la « Spiritualité » : du trip de Colomb à celui au peyotl, toujours la même fascination, la même violence, la même dépossession. Bientôt de la musique entoure les mots, liquide, aquatique – instruments idiophones, nous apprendra plus tard Nicolas, peau, métal, des instruments qui sont à eux-même la matière et le son... comme un rêve concret d’indépendance ? Une femme se fait l’intermédiaire de voix à la limite de la disparition. Les mots sont des chevaux, des étoiles, des ombres, ou des gouttes de pluie. Elle parle d’une culture oubliée, détruite. Mais les mots sont aussi des villes, des photos, des immeubles, de l’alcool brûlant. Cheval ceci ; cheval cela. Perte de soi, où est-il donc le chemin de la rédemption ? Chocs entre-deux mondes devenus inhabitables : appels à des esprits perdus, aux ancêtres, aux animaux. Danse de fantômes. Un corps se met en mouvement, lentement. Scrutateur il guette le bon moment ; c’est une vigilance qui apparaît, disparaît, revient. Mains, bras, pieds, jambes, Thierry exécute des gestes retenus, sobres, presque ordinaires, des gestes qui esquissent plutôt qu’ils n’illustrent quoi que ce soit. Quel serait d’ailleurs l’image « authentique » à laquelle correspondre sinon ce point fuyant où toi et moi on se ressemble ?

Le trio cherche un langage à partir d’un oubli ; tente de redonner vie aux signes de ce peuple lointain. C’est une tortue ou un coyote qui sont convoqués pour dire un monde immense dont on n’a plus idée. Nanabouche, Coyote, reste cependant une entité à part. Dieu malin, mauvais génie, démon rieur et pervers, farceur et terrible, il se joue des humains, fout le bordel partout où il passe, ne laisse rien en place. À travers ces éclats dispersés, un cercle invisible se trace peu à peu : entre poèmes et gestes, quelques accessoires – rondin, draps, plaques de cuivre – servant de lien – repères entre les notes de musique, les pas de danse et les paroles composant ce rituel à l’état naissant. On est bercé, on ne sait plus qui parle, ni de quoi. Pourquoi ces textes ? Qui sont ces gens ? Où sommes-nous tombés ? Est-ce beau, étrange, intéressant ? Qu’est-ce qui résonne en nous dans ces actes, ces paroles, ces bruits ? Il n’importe, peut-être seulement une salve de questions, ou bien la tentative de renouer avec une certaine origine refoulée. Impossible altérité, vaine sauvagerie, tout se renverse en son contraire : le sens de la terre nous comprend-il encore ? L’Histoire dévore ses enfants rebelles ou les recycle dans le cirque de Buffalo Bill ? Qui est le chasseur ? Le chassé ? Qu’est-ce qui résiste d’eux comme soleil sanglant dans le voyage à rebours parmi les hontes et les défaites ? Pourtant, voyez comme le cœur est fort, comme il bat encore le glas, comme le centre de la transmission palpite avec véhémence. Peut-être le monde commence ici, à la table de la cuisine, demande la femme au terme du spectacle. Le musicien et le danseur la rejoignent, ils sont côte à côte, nous font face. Herbe rouge, peuple rouge... La fin est proche quand le grillon nous raconte tout ce qu’il sait. On dira alors simplement que quelqu’un danse, que quelqu’un parle, que quelqu’un joue de la musique. Et que révèle le grillon, demandez-vous. Mais, simplement que pour être rapide au-dehors il faut être très lent à l’intérieur. Alors on sort, on marche tranquillement vers la Basilique : il y a du monde aux terrasses des cafés et sur les marches du parvis, le vent se lève pendant que le curé célèbre la deuxième eucharistie, ô divine miséricorde ! En ce qui nous concerne, prière de nous laisser chercher nos mots, là où le regard s’ajuste au présent : au cœur du temps.

Représentations & évènements à venir

16 mai 2022

Voodoo Cello

Wroclaw - Pologne

17 mai 2022

Voodoo Cello

Poznan - Pologne

18 mai 2022 à 19h00

Voodoo Cello

Warszawa (Varsovie) - Pologne

19 mai 2022

Voodoo Cello

Gdansk - Pologne

20 mai 2022

Les Amandiers

25 mai 2022

Voodoo Cello

Recklinghausen - Allemagne

27 mai 2022

Voodoo Cello

Athènes - Grèce

29 mai 2022 à 16h00

Voodoo Cello

Deauville

30 mai 2022 à 20h45

Voodoo Cello

Saint-Germain-en-Laye

31 mai 2022 à 13h00

Agapè, danser à l’hôpital

Bobigny

2 juin 2022 à 19h00

Voodoo Cello

Sofia - Bulgarie

4 juin 2022

Voodoo Cello

Antalya - Turquie

8 juin 2022 9 juin 2022 à 20H00

Voodoo Cello

Paris 2e

11 juin 2022 à 20h30

Voodoo Cello

Arès

14 juin 2022 22 juin 2022

Donnez-moi une raison de vous croire

Montreuil

15 juin 2022 à 20h00

Voodoo Cello

Mulhouse

24 juin 2022 25 juin 2022

Rothko Untitled #2

Bobigny

7 juillet 2022 13 juillet 2022 à 18H00

Iphigénie

Opéra Grand Avignon