Thierry Thieû Niang Danses d’aujourd’hui

Entretien avec Thierry Thieû Niang

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Le mouvement qui libère


Collaborateur de Patrice Chéreau sur La douleur et La nuit juste avant les forêts, Thierry Thieû Niang est danseur et chorégraphe. Il s’écarte, dans son travail, d’une certaine norme en allant vers les corps de ceux qui sont empêchés, pour leur révéler un potentiel artistique, par delà leur différence. En quoi ce travail influe-t-il son regard sur les textes de théâtre et les opéras ?

Fragil : Vous vous intéressez, dans votre travail de chorégraphe, à tous ceux qui sont privés de mouvement, malades ou prisonniers. D’où vous vient une telle fascination et que vous apporte cette diversité ?

T-N : Ce n’est pas de la fascination. Dans mon métier de danseur, il y a eu un moment où je m’ennuyais un peu parmi des corps semblables au mien, soucieux de technique et de performance, et pour qui la conscience de l’espace ne pose aucun problème. Je suis touché depuis toujours par les mouvements des enfants et des personnes âgées, mais aussi de tous ceux qui sont empêchés. J’ai animé, dans le cadre d’une résidence d’artistes, un atelier dans un hôpital psychiatrique, où les malades suivaient des traitements très lourds. Il s’agissait, de créer, dans ces corps chaotiques et tout en prenant en compte leur fatigue, des mouvements poétiques, et de révéler un potentiel artistique.

Fragil : Vous vous êtes immergé dans le quotidien d’adolescents autistes pour construire un spectacle avec Marie Depleschin et Benjamin Dupé. Quel souvenir gardez vous de cette expérience ?

T-N : Pour Marie et moi, le lien a été très fort, et nous avons été longtemps bercés de l’écho de ces adolescents. Une vraie relation s’est construite entre ces enfants et moi, qui me reconnaissaient dans le mouvement. Quand ils me voyaient, ils enlevaient leurs chaussures, montaient sur mon dos. Ils ont tous une appréhension du monde singulière et différente, et éprouvent de grandes difficultés à descendre du leur. Et pourtant, je les ai vus rire et leurs parents en pleuraient. C’est à l’endroit du corps que les choses peuvent se dénouer. Le seul mot d’un enfant qui ne parlait pas a été « Danse ». Dans le spectacle « Au bois dormant », Marie Depleschin compare ces jeunes autistes à des enfants endormis, à qui l’on aurait jeté un sort, comme dans les contes. A leur éveil, la première chose qui s’affirme avant la parole, c’est le rire. J’ai constaté une même ouverture chez tous ceux qui sont empêchés de parole ou de mouvement. Un prisonnier, qui a participé à de tels ateliers durant son incarcération, a voulu travailler dans un milieu artistique, en retrouvant sa liberté.

Fragil : Vous avez collaboré avec Patrice Chéreau sur des textes de Duras, Koltès et John Fosse, et sur un opéra de Janacek inspiré de Dostoïevski « De la maison des morts ». Que représente pour vous ce metteur en scène et de quelle manière avez-vous articulé ce travail commun ?

T-N : Je connaissais Patrice Chéreau comme metteur en scène mythique, principalement à travers ses films, et en particulier La reine Margot, Ceux qui m’aiment prendront le train, Intimité et Son frère. Il représente aussi pour moi des compagnonnages avec Koltès, avec Hervé Guibert, et cette formidable expérience au théâtre des Amandiers de Nanterre, avec des acteurs de ma génération, comme Vincent Perez ou Valéria Bruni-Tedeschi. Il sait comme personne exalter les corps, et ne m’a pas attendu pour les faire bouger. En 2005, Patrice Chéreau a eu besoin de moi pour travailler sur la question du collectif, et sur ce que font les chanteurs quand ils ne chantent pas, pour sa mise en scène de Cosi Fan Tutte de Mozart au Festival d’Aix en Provence. Ce fut notre première collaboration. Lorsque nous avons monté « La douleur », Patrice m’a laissé travailler des heures avec Dominique Blanc, sur les silences, les rapports entre le corps et l’objet, le corps et l’espace, les mouvements qui s’échappent. Il y a, dans notre travail commun, un aller et retour entre nos regards. Nous discutons beaucoup. Il dit non à beaucoup de choses, c’est parfois pour dire oui plus tard, mais c’est vraiment un échange. Il est comme un chef d’orchestre, qui a besoin d’entendre chaque pupitre, pour décider ensuite de ce qu’il veut faire. Nous avons trouvé un point d’orgue dans I am the wind de Jon Fosse, à Avignon en 2011, dans les silences, les non dits et les corps à corps.

Fragil : J’ai été très marqué par ces corps convulsés de prisonniers, étendus sur des lits, au troisième acte de « De la maison des morts ». Quelles traces ce spectacle vous a-t-il laissé ?

T-N : Ce travail sur la prison était relié pour moi avec les ateliers que je mène avec des prisonniers, qui aujourd’hui dansent. Mais cet enfermement dépasse l’univers carcéral. C’est aussi, selon moi, l’état de notre monde aujourd’hui, dans les bureaux, dans les salles de classe. La trace de ce spectacle, c’est une vigilance renforcée à ne pas m’enfermer avec des gens de mon milieu ou de mon pays. Avec les années, je parviens désormais à mettre la bonne distance, en abordant de telles scènes, et d’en faire des choses très concrètes. Je reviens du Brésil, où j’ai été témoin d’une extrême pauvreté dans des favelas. J’ai vu une fille mère de 12 ans, et même plusieurs. J’ai été très ému mais là aussi, j’essaie de garder une distance. Je suis de passage, ne retiens jamais les choses et n’ai pas de nostalgie. Je m’efforce d’être présent tout le temps, dans ce que j’entreprends et dans mes relations. Il me reste aussi des moments drôles de répétitions, quand on cherche, parce que même sur Janacek, je ne travaille pas dans la souffrance. Il n’y a rien de privé dans mes spectacles, mais de l’intime, une forme d’intime universel.

Fragil : De quelle manière abordez-vous un opéra ?

T-N : Le soir de la première de Cosi fan tutte, Patrice Chéreau m’a proposé De la maison des morts, qui pose la question des corps dans une prison. J’ai également mis en scène un opéra contemporain en 2010 à Aix en Provence. Il s’agit de Un retour de Oscar Strasnoy, l’histoire d’un homme de 50 ans qui revient en Argentine. C’est une œuvre sur l’exil, la séparation et la mémoire. Je ne suis pas musicien aussi, je fais confiance au chef, et je m’accroche au texte et aux corps des chanteurs. Je n’ai pas envie d’illustrer ou de surajouter des choses qui existent déjà. Pour moi, l’opéra est un exercice nouveau, intéressant mais fastidieux, puisque la durée est inscrite dans la partition. J’aime particulièrement Berg et Janacek. Je suis encore toutefois un élève dans ce domaine, et j’apprends encore. Je n’ai jamais mis en scène de théâtre, seul, mais j’en ai très envie.

Fragil : « La douleur » et « La nuit juste avant les forêts » sont des monologues. La direction d’un seul acteur engendre-t-elle des difficultés particulières ?

T-N : Je peux travailler avec 30 ou avec une seule personne, ma démarche est la même. J’essaie de voir ce qui se passe dans les corps. C’est moi qui ai proposé La douleur à Patrice Chéreau et à Dominique Blanc. Ce n’est pas un texte de théâtre mais ils ont tous deux été bouleversés. Dans le cas du texte de Koltès, Romain Duris n’avait jamais fait de théâtre et La nuit juste avant les forêts était l’une des seules pièces de l’auteur que Patrice n’avait jamais mis en scène. A l’époque de sa parution, en 1977, il ne la comprenait pas. Chacun des interprètes s’est montré disponible. Au bois dormant a été le premier solo de danseur de ma carrière, où je déplaçais la danse chaotique des enfants autistes dans une écriture chorégraphique. J’ai été intéressé de retrouver un corps seul, portant une parole, dans ces deux monologues.

Fragil : L’an passé, vous avez dirigé un collectif de seniors, de 60 à 87 ans, autour du « Sacre du Printemps » de Stravinski. Comment présenteriez vous ce spectacle ?

T-N : Au départ, il s’agissait d’un atelier, autour du temps et de l’art. Comment ces gens avaient-ils traversé l’histoire des arts et l’histoire mondiale ? Comment une œuvre d’art était-elle venue changer quelque chose dans leurs vies ? J’ai mis en relation l’histoire de la danse avec leur date de naissance, avec pour résultat quelques correspondances émouvantes. Nous avons évoqué les ballets russes, avons écouté Le Sacre du Printemps. Un homme de 69 ans qui faisait des marathons s’est mis à cavaler sur le plateau. Un mouvement spontané du groupe autour de la question du cercle, et du temps qui passe, a pris forme. Ils étaient tous là, à bondir sur Le Sacre du Printemps. Cet atelier est devenu un spectacle, préparé durant un an avec des amateurs, et présenté l’an passé au festival d’Avignon. Il y a eu une véritable ovation. Une tournée en est prévue jusqu’en juin 2013, avec des représentations au théâtre de la ville à Paris, du 9 au 20 septembre, et à la biennale de Lyon, du 27 au 29 septembre.

Fragil : Quels sont les projets qui vous tiennent à cœur ?

T-N : Je pars en avril au Burkina Faso, travailler sur Un barrage contre le pacifique de Marguerite Duras, l’un des écrivains préférés de toute ma vie, avec une compagnie de théâtre. Je suis impatient de voir comment cette écriture blanche, coloniale, cette écriture de la lenteur, de l’absence et du désir, résonnera-t-elle en Afrique. Je partirai ensuite en tournée avec les personnes âgées.

Fragil : Quel est l’idéal que vous cherchez à atteindre en tant qu’artiste ?

T-N : J’aimerais que l’art fasse partie de la vie de tous, à l’école, dans les maisons, dans les prisons, pour ouvrir sur le sens et sur la liberté, et que tout citoyen soit considéré comme un artiste du monde... mais aussi que tout artiste soit un bon citoyen du monde.

Propos recueillis par Christophe Gervot - Fragil.org - 06 avril 2012


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