Hypnotic Danse

La file d’attente est longue ce soir au théâtre de Cavaillon, car placement libre.

Nous sommes dans une posture d’équité pour trouver chacun notre place. Et sur scène, chaque danseur amateur de Marseille, Valence, et Cavaillon, va t-il trouver sa place ?...

Du noir, va naître la lumière auréolée autour de la silhouette de sexagénaire, Patrice Chéreau. D’une voix opaque, il va lire ou réciter un extrait des cahiers de Nijinski.

Il parle de l’importance des sentiments dans les écrits ; le répète à plusieurs reprises... « L’oeil c’est le théâtre, le cerveau c’est le public ». Je pense au Tadorne, qui défend sans cesse ces positionnements...

Ce soir, les sentiments vont être palpables, dans un lent marathon développé par ces danseurs.

Tout d’abord ils forment une masse sombre, mortifère, autour de Patrice Chéreau, qui finit son allocution, dans une voix étouffée, par les corps qui l’entourent.

Dans une forme cochléaire, ils se mettent en marche, lentement, dégageant de la lassitude.

Ce grand groupe d’hommes et de femmes ont les cheveux sombres ou argentés. Le poids du temps tinte, un peu plus, à chaque pas. L’un d’eux, entame une course rapide. Il tournera, comme un métronome, pendant toute la représentation.

Il sera notre maître du temps...

Comme une flaque, la masse humaine s’étale sur le plateau, toujours lentement, à notre insu ; puis des petits gestes discrets apparaissent.

Sous leur perruque, des visages sans expression, comme déconnectés du monde des vivants.

Thierry Thieu Niang aime à travailler avec l’expression du corps des personnes en marge de notre société : les handicapés, les prisonniers, les adolescents et ce soir les séniors.

Les images de « Soleil vert » de Richard Fleischer, apparaissent. Quel sera l’ultime voyage ?

Leurs pas s’accélèrent. Le fil de la vie s’étire à toute vitesse, mais personne ne va trébucher sur scène.

« Avec le temps tout fout le camps... » disait Léo Ferré. La mémoire nous échappe, les corps perdent de leur tonus...

Après ce temps de solitude massée, on perçoit la structure de binâmes, de complicité entre certains d’entre eux. Ils se rapprochent, s’appliquent une main dans le dos. Ils se passent une forme d’énergie réconfortante.

Les gestes de mains qui s’apposent sur leur poitrine, preuve de prise à coeur ; de mains sur les hanches pour les affirmations de soi, les mains sur la tête pour garder la dynamique de réflexion...

Ils deviennent l’image de nos systèmes. De la masse compacte, le réseau s’élargit ; du collectif, la singularité et la rencontre opèrent.

La confiance s’installe et les corps s’affirment en se dévêtant. Une épaule, un torse, des hauts de cuisse apparaissent. De cette chair flétrie se dessine les muscles volontaires.

Le groupe se réduit, en une sélection naturelle. Une des femmes, qui me semblait la plus fragile, part dans une accélération et « temps » ses bras comme un grand volatile... Je frissonne et me sens portée tel Jonathan le goéland, que l’amour du vol entraîne dans une quête d’absolu.

Nous sommes face au coeur de nos recherches. En marche, vers différents parcours.

Certains s’effacent, légèrement essoufflés. Les plus résistants subsistent dans leur soif de mouvement.

Je sens ma tête prise dans un étau, comme à la sortie d’une mauvaise nuit. Mais je suis juste restée hypnotisée pendant 1h.

Je suis proche d’eux dans cet état. Je migre sur le territoire, avec ma curiosité de rencontres artistiques qui me transportent chaque fois un peu plus loin.

Thierry Thieû Niang est particulièrement applaudi ce soir. Il est entouré de ses pairs et de ces amateurs, patients, conquis par la qualité de l’accompagnement qui leur a été offert.

Thierry Thieû Niang, dans sa prise de soin de l’autre, a su nous souffler un air doux de printemps.

Sylvie Lefrere - Vent d’art - Octobre 2012

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