Hypo Soclet

Le lien défait

Entre soi, retenir ici ce qui fut donné à voir de ce lien. Ce qui fut donné à se souvenir. Raviver la mémoire de l’appris à écouter sans entendre le désarticulé. Retrouver avec plaisir ce qui fut capté de ce gamin-là, de ces autres aussi.

D’abord l’accueil du musée et l’échange de mots anodins. Circonstanciés, les mots : billet, entrée, programme, code postal, feuille d’événement, sourires gratuits. Plongée sur la pente douce où laisser aller les jambes dans une démarche inattendue : tension extrême des genoux, tombées approximatives de talons, déroulés imprécis des orteils, enroulés réflexes des chevilles, répétition habituelle de la mobilité d’un membre et de l’autre, d’un antérieur agi par un postérieur accordé à un encéphale impossible à totalement apaiser. Le regard chaloupant d’une vitre à un mur muet accompagne un moment de réflexion anticipative de ce qui sera donné à voir. En bas, tendre le billet, le reprendre à moitié déchiré.
S’attarder dans cette salle labyrinthe qu’on ne pénètre qu’en écartant d’un côté, de l’autre le lourd rideau noir. L’écarter pour découvrir un univers d’images en mouvement avec la curiosité enfantine de l’événement qui occupe la chambre nuptiale. S’attarder oui jusqu’à se laisser piéger par la ronde de la grande aiguille : le regard d’une star équine, Isabelle ou Souris dans l’univers minéral d’une cité abandonnée. Partage de sidération de l’animal et du regardeur.
Où est-il ? Qui suis-je à le dévorer des yeux ? L’élégance infinie de son sabot postérieur juste délicatement déposé en béton. S’en échapper. Y revenir plus tard. Se le promettre. Se l’être promis.

Retour case départ. Malhabiles saluts embarrassés, indiscrets, hors ligne de ces autres-ci. Bien mieux fallu se taire ou déjà se défier pour de vrai du langage articulé.
Sur ce qui n’est pas un chemin se défier aussi vite de la linéarité processionnelle. Faire de sa déambulation une contribution chorégraphique. Redouter à peine le sur-jeu. Laisser penser. Se passer du langage articulé. S’en balancer.

En silence, dans la forêt de balançoires un corps accroupi patiente.
D’un autre allongé, un bras s’est échappé et s’étire sous une planche suspendue aux maillons des chaines d’acier noires immobiles. La foule interloquée, un temps circonspecte, finit par s’en balancer et passer son chemin.

Ce gamin-là a douze ans lorsqu’il empaume la boule d’argile pendue au bout du fil attaché à l’arbre. La brutalité de l’injonction à parler :

" Tchclack ! L’ardoise de la claquette dissimule un peu la tête baissée de l’homme assis sur tabouret ou sur coin de table basse. Regard bas aussi, au sol, mains croisées. Un instant on ne voit pas comment il pourrait s’y résigner, abdiquer ? Ne pas ? Devrait-il oser hors contrainte casser le silence maillé aux bruits du claquiste et d’un donneur d’ordre.
Cette autre voix :

  • Parlez !

Ou bien, parler ? Laisser dire et ne retenir que l’errance. L’homme inspire du ventre et du torse et relève la tête. D’un coup, l’abdomen expulse puissamment un trop d’air la tête s’abaisse, se redresse. Expiration puissante.
Oui, Fernand parle.

  • Parler. Parler, comme si c’était naturel,

Laisser faire les déambulations. Y voir de surprenantes errances ou les flâneries de simples suiveurs. Accompagnateurs de l’inattendu adorateurs de surprise : welcome serendipity !

  • en parler...

La fenêtre se sera-t-elle ouverte sur ce gamin-là pour faire voir dans quel sens la terre tourne mal. Comme si le tour était joué dans ces évidences de silence éloquents.

  • …de ce gamin-là et des autres qui lui ressemblent.

Se souvenir. Et rendre compte. De ces autres-là de Monoblet dans les Cévennes. De ceux sacralisés grâce aux écriveurs, écriveuses aussi. (Se défier du langage, encore).

De ce Gaspard-ci (de la nuit ?) Hauser ou plutôt de ce Gilbert-Jean Bourdeau de Fontenay dont le nom et les prénoms celui de sa sœur et les siens,

« imprimés, sauvegardés survivront un temps dans le clair-obscur des bibliothèques qui sont les seuls tombeaux d’où il arrive parfois qu’un lecteur vous fasse revenir. »

De cet Eugène-là, Vicomte Hugo :
« Puisque le Seigneur Dieu t’accorda, noir mystère !
Un puits pour ne point boire, une voix pour te taire, (…)
Tu n’as rien dit de mal, tu n’as rien fait d’étrange (…)
Rien n’’a souillé ta main ni ton cœur ; dans ce monde
Où chacun court se hâte, et forge, et crie, et gronde,
A peine tu rêvas !

De ce gamin-ci, à Praz-sur-Arly, qu’on nomma Roger. Mort en février 1972 dans cette station alpine. Roger prenait son pied avec le haut de son crâne. En quête de stimulation crânienne, d’excitation du cuir chevelu, il jouait avec cette zone principiellement érogène. De l’adulte dont il cherchait la paume de main pour, mieux qu’espérer ou s’en complaire, un pétrissage voluptueux même si souvent involontaire de sa douce toison noire de geai, prendre appui et tourner, tourner, tournoyer jusqu’à ce que ses pupilles s‘évanouissent sous paupières entrouvertes. Jusqu’à l’extase et l’illumination du visage offert à qui ne cherchait surtout plus à voir l’inaudible, l’incurable, l’invivable. Même pas à le regarder. Le garder seulement.

  • que deviennent les yeux d’un enfant qui n’a rien à voir ?

Mine de rien la tête de cet autre, caresse un poteau et s’accorde au rythme de la peau de bête frottée sur la lame d’acier fichée en poteau : l’occupation du travailleur-présent-proche apparait tellement naturelle. Il gratte, l’homme silencieux. Lui retire le gras, à cette peau de chèvre. L’enfant accompagne le son du grattage et s’étonne à peine des déchirures d’espaces sonore et céleste de l’avion à réaction. Tête renversée, aura-t-il vu le panache blanc resté hors champ pour le visionneur ?

  • c’est nous qu’il cherche

Tourner les mots comme langue en bouche et s’appliquer à ne les sortir qu’assuré de surtout ne pas encombrer les organes auditifs. L’essentiel suffit : l’impact du marteau sur la branche tap tap tap tap tap écho de l’égoïne qui tranche la buche. Autre occupation vitale pour alimenter le foyer et tirer les marrons du feu.
Cette main qui se tourne lorsque le marteau cogne. Cette autre là qui attend la boule. La rondeur de la boule. Et ces mains jointes en prière à la vibration de la lame pincée entre les dents du bruitologue aux cheveux longs à la mode des sixties dénonçant le consumérisme. Plus tard, autre écho de la guimbarde tantôt la lame du couteau entre les lèvres et tantôt les doigts malhabiles de l’enfant qui s’agitent ou sont agités devant la bouche comme s’accordant à l’aiguille de la machine à coudre tchac tchac tchac tchac. Autre occupation banale si non naturelle.
Le souvenir de ces errances qui attirent comme le vertige cet appel à l’air, à l’au delà. Ces retours sur l’essentiel de la vie comme si la vie pouvait être la même. Ici et là-bas, pareilles nos vies ? Prétendument partagées ce vivable-ci ? Assurément.

  • Il n’a jamais tendu les bras

Les errances ésotériques de ce gamin-là ne s’arrêtaient pas. Ici et maintenant non plus. Plus tard qui sait ? Scandant les traces, trajets, parcours, portées musicales, calligraphies spatiales, les sons et les mots qui se souviennent de ce langage dont il fut convenu avec ce gamin-là de se passer.

  • La roue et l’ancre

Mystère de ceux que nous voyons, ceux qui nous regardent… : retenir en reflet les regards inquisiteurs de ceux-là assis, debout, à genoux immobiles témoins de ces improbables dialogues de la bande des cinq présents-proches de cet après midi performatif.

Ici où la Marne s’échappe en Seine inlassablement, immuablement l’eau appelle l’eau.

Penser à sa propre histoire d’eau. Histoire d’un entre soi. Histoire du moment. Histoire du transporteur d’eau de Vivarte à Éole. Eau chaude propice à réchauffer les corps. Y penser sans partager ou partager le moment sans y penser. L’histoire d’Éole du jardin. Cet Éden encerclé d’une grille qu’on ouvre au petit matin et qu’on clôt en fin de journée. Il y eut un soir il y eut un matin. L’invisible entre deux : cette cécité planifiée des citadins logés. De l’air, de l’air. Ouvrez, ouvrez, ouvrez les frontières…"

Passer à gué,
Sur ceux d’ici,
Achille, Jonas, Gaël, Louis, Thierry, venus de Saint Denis et d’ailleurs,

Les fenêtres se seront ouvertes quand un corps s’est cambré emporté par l’élan des bras lancés loin derrière forçant la recherche éperdue des mains voletant au gré d’un vent d’autan ou d’une rafale de mistral.
Au loin, se répondent et se croisent le balancé déséquilibré de celui qui apprendrait bien tardivement la marche et la démarche si décidée de cet autre qui se hâterait d’arriver ailleurs.

  • Ce gamin-là tournait, tournait.

Ici, autour du tapis roulant ceux-ci s’enroulent sur soi, mains croisées dans le dos ou sur l’autre. Le grand. Ils tracent l’essentiel, d’un trait de plume que chacun aurait en cheville ou aux confins des doigts.
Viendraient-elles à s’agiter ces ailes invisibles, qui oserait freiner leurs envols ? Resteront au moins « les corps suspendus dans leur envol dans un no man’s land ouaté et immaculé, visages hors cadre.

  • Tournoyait comme un vol de pigeon. La terre et les toits auraient disparus

Ici, les voici s’enroulant en spirales improvisées, croisement inopiné, échanges de placement bien-entendus inattendus : glissade au sol buste droit, saut écart et frappe de talon. Un talon puis l’autre. Et encore sauts pieds-joints du diseur. Du répéteur.
Oublier la meute qui suivra bien. S’enchaîner ou étirer une ronde : aurait- elle un début et une fin ? Qui la déciderait ? qui la mènerait ? qui saurait ? Qui se désaltérerait à quelle source ? Vers quel océan ?
Le tapis tournoie à nouveau : transporte ailleurs la feuille déjà lue.

  • Jamais l’ombre d’un sourire, sa mère me l’a dit…

Couché, relâché, les mains le long du corps bavardent avec le parquet. S’entendent bien.
Ici, ces trajets-ci sont bien autre chose que marcher, courir, sauter. Tracer sans souci d’être regardés ; simplement gardés.

Ici, l’urgence de celle-là surgissant de ce faux hors-champ avec les mots criés suffisamment pour comprendre : celle-ci, cette exilée-ci, discriminée qui cherche moins un mari que l’assurance d’exister ici.
Ici, penser ensemble l’impensé qui sait l’insensé. Juste s’en complaire. Sans le dire. Apprendre à se taire. Ne pas s’encombrer d’un langage articulé S’en passer.
S’en balancer.
Ici grande bouffée d’air vers l’arc-en-ciel de concertino devant la vitre de l’aquarium. Émergent de drôles de poissons… Ces gamins-ci échappés dans cet au-delà du miroir joueraient-ils à chat sans se cogner sur le plafond de verre ?
Frustration soudaine de l’image interrompue. L’excitation de découvrir le hors champ. Entendre ces indicibles que chacun voudra partager.

Renouer le lien qui sait ?

Hypo Soclet - "Attention Fragile" - Festival-Rencontres MAC VAL - Performance 1er février 2018

Représentations & évènements à venir

15 septembre 2019

Écho

Ploëzal

20 septembre 2019

Une jeune fille de 90 ans

Fauville-en-Caux

26 septembre 2019 5 octobre 2019

Architecture

Rennes

4 octobre 2019 5 octobre 2019

Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner

Châteauvallon

8 octobre 2019 9 octobre 2019

Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner

Marseille

11 octobre 2019 15 octobre 2019

Plaidoyer pour une civilisation nouvelle

Toulon

12 octobre 2019

Une jeune fille de 90 ans

Labastide-Rouairoux

17 octobre 2019 18 octobre 2019

Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner

Scène Nationale de Chalon-sur-Saône

19 octobre 2019

À tout va

Fresnes-en-Woëvre

24 octobre 2019

Habiter le mouvement

Rouyn-Noranda - Québec

1er novembre 2019 3 novembre 2019

Les Sonnets de Shakespeare

Suisse

5 novembre 2019 7 novembre 2019

Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner

Grenoble

15 novembre 2019 24 novembre 2019

Architecture

Strasbourg

22 novembre 2019 23 novembre 2019

Les Sonnets de Shakespeare

Centre Dramatique National à Saint-Denis

29 novembre 2019 30 novembre 2019

Les Sonnets de Shakespeare

Centre Dramatique National à Saint-Denis

2 décembre 2019 5 décembre 2019

La fonction Ravel

Valence

4 décembre 2019 22 décembre 2019

La Ronde

Bobigny

6 décembre 2019 22 décembre 2019

Architecture

Paris