« L’art, c’est une façon de masser l’âme »

La Vie

Le chorégraphe Thierry Thieû Niang va à la rencontre des patients d’un hôpital francilien. Par le geste partagé, il invente une forme sensible qui vient rompre la solitude imposée par la maladie.

« Grâce à la MC 93, scène nationale de Seine-Saint-Denis, à Bobigny, j’ai bénéficié d’une carte blanche à l’hôpital Avicenne, dans le cadre du programme interministériel “Culture et Santé”. Pendant plus de deux ans, quand mon planning d’artiste le permettait, j’allais accompagner les patients de différents services. Les médecins choisissaient des patients susceptibles d’être intéressés par la rencontre, qui acceptaient ou pas. Je restais avec la personne parfois 20 min, parfois trois heures, le temps d’une séance de chimiothérapie...

Au début, je présente au patient ma recherche autour du corps vulnérable, vieillissant ou blessé. Je dis mon intérêt d’échanger avec lui autour du corps. Nous parlons de la place de la danse et du mouvement dans sa propre histoire. De son origine culturelle, de son métier, de sa situation familiale : être enseignant ou garagiste ne donne pas la même expérience corporelle. Être grand-mère ou jeune maman non plus. J’essaye d’accorder nos corps en m’appuyant sur l’instinct, sur l’écoute de l’autre, sur le présent.

Une proposition de lien

Je peux masser la personne, marcher avec elle dans le couloir, lui montrer une vidéo de danse sur mon téléphone. J’invente aussi du mouvement : je peux danser pour elle ou avec elle, danser des pas qu’elle aime, improviser sur la musique de son pays. Cette approche facilite beaucoup le contact avec ceux qui ne parlent pas bien français. Ce n’est pas de l’art-thérapie, c’est une présence d’artiste au travail. Ce que j’invente dans l’instant prend une forme inédite à chaque rencontre.

Le fait de ne pas être un soignant ni un proche offre à la fois une distance et une proximité. Ma relation avec le patient est dégagée du poids du social, elle est plus directe, plus humaine, plus universelle. J’essaye d’ouvrir des portes, de laisser entrer le dehors à l’intérieur. Je suis aussi une sorte d’intermédiaire entre le patient et son propre corps. Un mouvement partagé redonne du sens et de la sensation à un corps que l’on a oublié, que quelque fois l’on n’aime plus. Et j’essaye de trouver la bonne distance, pour ne pas être seulement dans l’émotion, mais aussi dans la réflexion.

Pour moi, la danse commence dans une simple position assise, quand l’enfant essaye de tenir debout, ou encore dans le tremblement d’une personne âgée. C’est le mouvement naturel des corps. Danser avec quelqu’un, c’est trouver comment on accorde son geste à un geste de l’autre. C’est un mouvement commun, une proposition de lien. J’aime beaucoup cette idée d’accordage. On accorde les corps pour rompre la solitude. Car la maladie peut enfermer. Souvent, le patient n’ose pas parler de ce qu’il ressent, car il n’a pas les mots ou bien il veut éviter de faire de la peine à ses proches. À force de ne rien dire, la parole ne circule plus et les corps sont en crise. Avec la danse, on continue de se relier à la vie, par le corps, et on regarde la maladie depuis un autre endroit. La solitude du patient et la mienne inventent du commun, dans une sorte de fraternité, de solidarité.

En accord avec le présent

Je ne soigne rien, je ne répare rien. L’art, c’est une façon de masser l’âme. Et cela a des effets. On peut renouer avec la parole, avec le désir. Certains patients retrouvent des appuis physiques et s’assoient autrement. D’autres osent évoquer la transformation de leur corps, comme la perte des cheveux ou la fatigue. Des patients se montrent davantage sûrs d’eux et de leurs émotions. II y a du rire, des pleurs, de la colère. Pour le malade qui a du mal avec le présent et qui a peur de l’avenir, la danse peut aider à se sentir en accord avec le présent. Quand, en marchant avec l’autre, je fais soudain un pas de danse, cela fait sourire. C’est beau et simple, cela console. Je suis, au fond, seulement un déclencheur.

Cette expérience, qui s’est achevée en 2021, a été très forte pour moi. Le livre où j’ai consigné des paroles de patients et mes impressions en constitue une trace. Mon approche peut difficilement se transmettre, mais j’envisagerai d’animer un atelier de sensibilisation avec un public d’infirmiers et de danseurs. »

Interview : Naly Gérard - La Vie - 4 août 2022

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