Thierry Thieû Niang Danses d’aujourd’hui

L’art sort de prison

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« En 2008, c’était une intention, se rappelle Caroline Caccavale, directrice artistique de Lieux Fictifs. Depuis, nous avons fait le chemin avec le soutien de Marseille-Provence 2013, d’autres partenaires comme l’INA ou la Friche et des services pénitentiaires… Notre idée de départ était de placer la création comme espace commun entre ceux qui sont dedans, et sont appelés à ressortir, et les gens du dehors, qui ne sont jamais à l’abri d’un accident qui les enverrait dedans. D’ailleurs dans ce projet, certains ont commencé dedans… et on finit dehors ».

Rare rescapé du dossier de candidature de MP 2013, « Frontières dedans/dehors » est un ensemble choc et exigeant articulé autour de deux installations. D’un côté, une adaptation cinématographique du texte de Bernard-Marie Koltès, Dans la solitude des champs de coton, dialogue entre un dealer et un client, jouée par 27 personnes dont « on ne sait qui est dedans et qui est dehors ». De l’autre, Images en mémoire, Images en miroir, un atelier de courts-métrages poignants à partir d’archives de l’Institut national de l’audiovisuel (Ina). Parti des Baumettes, il a largement débordé dans d’autres centres de détention, essaimant aussi en Allemagne, en Espagne, au Liban ou en Norvège...

« En détention, c’est important de ne pas savoir ce qui va t’arriver »

« Tout cela nous a pris cinq ans, note Caroline Caccavale. Avec un atelier fonctionnant 5 jours sur 7, de 8 à 17 heures. C’est le délai absolument nécessaire pour mener ce type de projets en prison. Ça prend du temps… Du temps humain ». Jean-Noël, grand gaillard volubile et boule à zéro, a participé aux deux aventures. Son visage, déclamant les mots de Koltès, révèle une face noire. Ses courts-métrages, réalisés dans l’atelier de l’Ina, laissent voir une sensibilité à fleur de peau… L’homme, presque quadra, se dit changé par l’expérience : « Quand j’ai appris qu’il y avait un centre de formation vidéo à la prison, j’ai tout fait pour y être accepté… Et quand j’ai su qu’il n’y avait que huit places, je me suis pointé comme pour un examen d’embauche. Les gens de Lieux fictifs ne m’ont pas tout expliqué au début. Tant mieux, en détention, c’est important de ne pas savoir ce qui va t’arriver ». Du texte de Dans la Solitude…, Jean-Noël dit qu’il a « galéré pour l’apprendre ». Mais il conserve encore dans son corps l’impression de liberté que lui ont donné les ateliers du chorégraphe Thierry Thieû Niang, venu participer au projet : « En détention, tu as tout le temps les muscles bandés. C’est ce que j’appelle la posture du prisonnier. Faut pas laisser voir tes faiblesses. Et lui, il nous a fait danser… D’un seul coup, toute notre interprétation a changé ».

Une reconstruction de l’image

Comme Jean-Noël, Christophe, petit blond au sourire charmeur, est passé, depuis le début de l’expérience, de la cellule à la semi-liberté. Avec Lieux Fictifs, il a validé une formation dans l’audiovisuel et compte, bientôt, basculer vers une réinsertion totale. « J’ai attendu six mois avant de pouvoir intégrer l’atelier… Quand j’ai su que l’œuvre qu’on produisait allait être diffusée à l’extérieur, cela m’a tout de suite intéressé. J’ai vu cela comme une reconstruction de mon image, de ma personne. Quand j’ai été condamné, certains journaux m’ont massacré… J’avais besoin de comprendre un peu plus qui j’étais ». Dans le film réalisé par Joseph Césarini et Caroline Caccavale, Christophe crève l’écran. Lorsque le texte de Koltès a été découpé entre les différents acteurs, détenus ou pas, il a choisi de jouer un client. A sa propre surprise. « Je trouvais que cela me correspondait mieux, cette recherche de désirs… Pourtant, dans la vraie vie, j’étais plutôt un dealer ».

Tourné dans l’ancienne cour de promenade des condamnés à mort, dont Lieux fictifs a fait son atelier, Dans la Solitude des Champs de coton est un objet cinématographique oppressant. Diffusé sur quatre écrans entourant des spectateurs assis dans des sièges tournants, il enserre et étouffe pendant deux longues heures. Christophe, lui, est sidéré du résultat : « C’est un jeu de miroirs. Avec ce film, j’ai changé de regard sur la détention. Et la détention a changé de regard sur moi ».

Zibeline - Juin 2013

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