La nuit juste avant la forêt, Bernard-Marie Koltès au Louvre

« Dors mon doux prince » c’est les derniers mots d’Horatio pour son ami Hamlet. C’est aussi les mots qui seront prononcés en avril 89 à la mort de Bernard Marie Koltés et c’est ceux qu’on a envie de prononcer après ce fabuleux monologue de 20 pages, on pourrait presque dire « chanté et dansé » (si ces mots n’avaient pas tout de suite une connotation joyeuse) par Romain Duris dans ce palais du Louvre. C’est la première de « La nuit juste avant les forêts » mis en scène par Patrice Chéreau et Thierry Thieu Niang. La salle est silencieuse comme dans les mises à mort . Dans le chant funèbre de sa dernière nuit, « un homme tente de retenir par tous les mots qu’il peut trouver, un inconnu, presque un enfant » un enfant à la démarche nerveuse, probablement sous alimenté, un enfant fragile, étranger au monde dans lequel il vit.
Sans doute cet enfant... c’est lui même... lui l’étranger. Il lui raconte pour se tenir en vie, sa vie, son univers gris de pluie, sans travail, et sans logis, avec des amours à la petite semaine et ses désirs de reconstruire quelque chose de solide et d’universel qui protègerait les gens comme lui, la cible des loubards qui aiment les ratonnades. Sans doute Romain Duris, n’a pas encore trouvé exactement, dans la dernière partie, là ou l’homme se traine vers la mort, le rythme exact. Il en est proche et c’est la première... Quelle performance d’acteur en tout cas, pour ce comédien qui vient du cinéma. D’autant plus que deux représentations se succèdent dans la même soirée. Sa gestuelle nous envoie des images. Le lit d’hôpital est tour à tour, le parapet d’un pont, le bord d’une rivière, la rue ou une prostituée jette par la fenêtre les vêtements de son client, la grande forêt du Nicaragua, les zones urbaines. Un monde est là tout entier en petites scènes, parfois comiques, toujours très émouvantes, dans ce langage du quotidien qui fait penser au récit du choeur dans les tragédies grecques. L’homme mourra en dehors du drap blanc de l’hôpital, sous la pluie, comme une fatalité...

Laurence P. - Novembre 2010

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