Le geste poétique de Béatriz Mediavilla au FCIAT

Habiter le mouvement

Photo : Christian Leduc

Voir la création

Le Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue s’est terminé jeudi à l’issue d’une semaine ayant eu l’heur de combler les cinéphiles. Au rayon des coups de cœur : Habiter le mouvement, un récit en dix chapitres de Béatriz Mediavilla. La réalisatrice y poursuit une démarche ancrée dans son amour de la danse qui lui a déjà inspiré une première œuvre, Danse avec elles, en 2014. C’est d’ailleurs lors de la présentation de ce film à Cinédanse qu’a commencé à germer l’idée d’Habiter le mouvement.

Béatriz Mediavilla y a vu le film Danser le printemps à l’automne, de Philippe Chevallier et Denis Sneguirev, dans lequel le célèbre chorégraphe français Thierry Thieû Niang monte un Sacre du printemps hors norme. « On le voit donner des ateliers à des personnes âgées, certaines en fin de motricité, puis à partir de la musique de Stravinski, ils montent un show qui les amène de Marseille à Paris, et un peu partout ensuite, décrit la cinéaste. C’est un documentaire bouleversant. »

Interpellé à son tour par le film de Béatriz Mediavilla, Thierry Thieû Niang est venue la trouver en lui disant : « On cherche la même chose. » Témoin de la scène, le directeur de Cinédanse, Sylvain Bleau, a suggéré une tournée avec le chorégraphe visant à offrir des ateliers intergénérationnels à des non-danseurs, Béatriz Mediavilla ayant carte blanche quant au type de documentaire qu’elle tirerait de l’expérience.

« C’est de l’humanité »

En 2017, à Rouyn-Noranda, à Montréal, à Saint-Jean-Port-Joli et à Pasbébiac, Béatriz Mediavilla a immortalisé les chorégraphies créées in situ par Thierry Thieû Niang en collaboration avec des volontaires du cru. En voix hors champs, se succèdent, tour à tour, des pensées inspirées par les ateliers, des poèmes, un manifeste politique, et même un passage de L’Iliade.

Le concept de mouvement s’y décline à travers une myriade d’approches allant du geste quotidien aux grandes migrations passées, actuelles et à venir - un thème cher à la réalisatrice dont les parents ont immigré au Québec en 1969 pour fuir l’Espagne franquiste. « C’est un sujet chaud, les migrants, mais qui au fond existe de tout temps, note-t-elle. Recourir à cet extrait d’Homère dans un des chapitres rend un peu compte de ça. »

Dans Habiter le mouvement, le corps est temple, se meut en territoire… De l’extérieur, la formule pourra sembler presque s’apparenter à de l’écriture automatique appliquée au cinéma, mais dans les faits, le documentaire affiche une cohésion et une fluidité exemplaires.

C’est évident dès les premier et second chapitres. Vient d’abord celui axé sur Antoine Charbonneau-Demers, ancien étudiant de Béatriz Mediavilla et auteur du roman Good boy autour duquel il a conçu une lecture-performance. Dans la métropole, il s’est joint à la troupe improvisée.

« Quand je regarde, c’est purement esthétique, et quand je le fais, c’est un outil précieux : le travail du corps. C’est de l’humanité, c’est pas intellectuel. C’est juste la vérité. Dès qu’on n’est pas en train de se regarder, d’essayer de créer un effet esthétique, c’est vrai », avance l’écrivain au cours d’un soliloque qu’il clôt en abordant sa hantise du vieillissement.

Débute alors le chapitre deux donnant parole à Joséphine Bacon qui, en un bel écho à ce qui a précédé, revient sur l’importance des aînés au sein de son peuple. Leurs danses ininterrompues qui ne cessent que lorsque leurs jambes n’en peuvent plus… La poète innue ouvre sur le nomadisme…

Après la facture intime maintenue pendant le premier segment urbain, des plans aériens de forêts enneigées confèrent une dimension grandiose soudaine au second. Frissons.

Captivé, touché, surpris

Le documentaire évolue constamment de la sorte, entre métamorphose et continuité. Qu’il s’agisse de ce passage où Martine Époque, pionnière en danse contemporaine au Québec, s’ouvre peu avant son décès sur son parcours et sa philosophie, ou de cet autre où Thierry Thieû Niang imagine sans mot dire une suite de gestes chorégraphiques inspirés par la nature environnante, la réflexion se fait flot impressionniste. On est captivé, touché, surpris…

Il en va de même pour la forme, qui varie, s’adapte, entre format panoramique et écran de téléphone, entre couleur et le noir et blanc. Deux constantes : les compositions évocatrices de Béatriz Mediavilla et la direction photo magnifique de Dominic Leclerc.

« Avec Dominic et l’équipe, c’est devenu une espèce de résidence en création, relève-t-elle. Mon point de départ, c’était le corps, le mouvement, le territoire […]. Je n’avais pas un concept net, mais je savais ce que je ne voulais pas. Le principe des chapitres s’est imposé au montage. Le fil conducteur, c’est vraiment les chorégraphies de Thierry. »

Les dix chapitres se répondent sans redite, mais avec des rappels de mots ou d’images, qui prennent valeur de motifs. Ce qui explique peut-être ce constat d’Antoine Charbonneau-Demers, présent lors de l’entrevue après la projection : « Je n’ai rien vécu de tel depuis. Je me souviens parfaitement de ces moments, des ateliers, mais en même temps, c’est comme si je me souvenais aussi de tous ces autres moments auxquels je n’ai pas participé dans ces lieux où je ne suis pas allé. »

François Lévesque - Le Devoir - 1er novembre 2019

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