Père et Fils, Christoph et Julian Prégardien à la Philarmonie

Père et fils dans la vie, voici les deux ténors réunis sur scène, celle de la Cité de la Musique à Paris, pour nous conter une histoire de filiation, de transmission, d’amour – leur histoire ? – avec Lars Vogt, l’Orchestre de chambre de Paris, et leurs doubles-danseurs, Thierry Thieû Niang et Jonas Dô Hùu. Père et Fils, c’est aussi ici deux compositeurs : Beethoven et Schubert. Un concert capté par Arte, diffusé en live mardi 26 janvier sur les chaînes Arte Concert et Philharmonie de Paris Live, à voir et revoir en replay sur leurs sites.

- Prégardien père et fils, dans l’émouvante communion du chant

Dans la pénombre, détonnent les premiers accords de l’Ouverture des Créatures de Prométhée op.43 de Beethoven. Sur l’ample chant habillé des riches couleurs des vents, deux silhouettes attirant notre regard esquissent de leur main de lumière leurs danses improvisées de part et d’autre de la scène à hauteur de balcon. Distinguons-nous à peine deux autres silhouettes, qui se tiennent, pour le moment, loin à distance l’une de l’autre, l’une à jardin, l’autre à cour, silencieuses et immobiles, se faisant face. Le cadre est dessiné. L’histoire commence. Une histoire vieille comme le monde. Celle d’un fils qui se mesure au père, qui tout en voulant s’en affranchir va éprouver la force du lien qui l’unit à lui. Celle d’un père qui a vécu et s’est réalisé, qui porte à son fils un amour inébranlable, jusqu’au seuil de sa mort. Grâce au ciel bien loin de cette échéance, Christoph Prégardien, dans ce duo, n’en incarne pas moins, avec une vérité bouleversante, la figure du père dont il est question dans les lieder du programme, tout autant que celle tutélaire qu’il est dans la vie réelle, et pour cause ! Ténor qu’on ne présente plus, il a transmis son art à son fils, Julian, ténor lui aussi, et quel musicien !

Le programme a été composé sur une idée de Lars Vogt, qui lui a associé la danse actuelle, créant un nouveau projet transversal familier et cher à l’Orchestre de chambre de Paris. Cela coulant de source, il propose un cheminement par delà les pages des lieder de Schubert, dont les Prégardien sont parmi les interprètes les plus fervents et les plus assidus. Il y a aussi Beethoven. Aîné de Schubert, sa titanesque figure redoutée et admirée par ses successeurs en impose par deux de ses ouvertures introduisant respectivement les deux premières parties du programme, tels les actes d’un opéra recomposé : celle des Créatures de Prométhée OP.43, et son pendant dramatique, celle de Coriolan op.62. Sous la baguette experte et sensible de Lars Vogt, l’Orchestre de chambre de Paris se surpasse, redoublant de vigueur et d’énergie. Une aérienne allégresse caractérise le jeu précis et parfaitement homogène des cordes dans la première, débordant de vitalité, leurs pupitres s’unissant dans l’une et l’autre dans de larges phrasés au lyrisme intense.

L’orchestre se fait de surcroît l’écrin des voix, renforçant l’évocation dramatique des lieder dont les parties de piano ont été orchestrées par Max Reger, Johannes Brahms, Anton Webern, et la jeune compositrice Clara Olivares, mêlant ses timbres à leurs couleurs, accompagnant ou soutenant leurs inflexions. Le lied Prometheus D.674, œuvre de jeunesse de Schubert orchestrée par Max Reger, prend alors une dimension théâtrale ; son interprète, Julian, use de tous les ressorts expressifs pour incarner l’enfant défiant l’autorité paternelle avec violence, fierté, passion. Sur quel ton de cruel déni répète-t-il en sa fin « Ich dich Ehren ? Wofür ? » (« Moi, t’adorer ? Pourquoi ? »). Le chanteur trouve les expressions justes, modulant le grain et la projection de sa voix, laissant percer les émotions contradictoires du personnage, ciselant avec méticulosité chaque mot du texte de Goethe. Christoph Prégardien, de son timbre profond et grave, lui renvoie dans le lied Greisengesang D. 778 (Le Chant du Vieillard), l’image d’un père apaisé, au ton posé, qui évoque avec nostalgie le passé et avec sérénité son accomplissement, son chant souple accompagné par les sonorités douces et rondes des vents (trombones, cors et basson) de l’orchestration brahmsienne.

Père et fils se rejoignent dans plusieurs lieder, en particulier et de façon saisissante dans Der Erlkönig D. 328 (Le Roi des Aulnes) dont l’orchestration de Max Reger et l’engagement puissant de l’orchestre décuplent l’ampleur de la progression dramatique, contrastant brutalement avec le lied qui le précède, Der Vater mit dem Kind D.906 (Le père avec l’enfant), paisible berceuse accompagnée par Lars Vogt au piano. Contrairement à la version originale du fameux lied chantée par un unique interprète, ici les rôles sont distribués, et les voix s’opposent : Julian chante l’appel angoissé du fils, Christoph le père qui se veut rassurant, et les deux ensemble campent d’un même souffle le terrifiant Roi des Aulnes.

La seconde partie de l’histoire nous éloigne temporairement du lied proprement dit, avec deux airs mettant en valeur les personnalités distinctes des chanteurs. Le premier provient de l’oratorio de Beethoven, Christus am Ölberge op.85, (Le Christ au Mont des Oliviers) : Julian Prégardien y incarne avec une sensibilité à fleur de peau le fils de Dieu dans Meine Seele ist erschüttert (Mon âme est bouleversée), jusqu’à sa supplique finale à couper le souffle ! Le second, le Lied vom Wolkenmädchen, extrait de l’opéra de Schubert Alfonso und Estrella D. 732, donne toute la mesure du talent de Christoph Prégardien-Troïla, sous le regard admiratif de son fils Julian-Alfonso, qui a bien raison de l’être face à ce père musicien-poète possédant un tel sens de la narration, chantant d’une voix sans lourdeur dans un legato inégalé, sachant passer avec la plus grande sûreté du registre le plus grave à la voix de tête.

Les danseurs qui avaient évolué jusqu’à présent sur la musique orchestrale, viennent se joindre aux chanteurs dans la troisième partie, où le lied revient avec Der Wegweiser (Le poteau indicateur), 20e du Winterreise (Le Voyage d’hiver), chanté par Julian Prégardien, le danseur-père Thierry Thieû Niang lui indiquant le chemin de son bras tendu. Chemin vers l’acceptation de la mort, dessiné par les corps des danseurs se soutenant l’un l’autre dans des gestes tendres, et chanté par Christoph Prégardien sur les notes obsessionnelles du piano dans le lied Totengräbers Heimweh D.842 (La nostalgie du fossoyeur). Chemin jusqu’aux deux derniers lieder qui ré-unissent au-delà de la mort, père et fils chanteurs, où leurs voix se fondent en un indivisible timbre : s’étant rapprochés, se tenant par les yeux dans le vibrant et émouvant Nacht und Traüme D.827 (Nuit et rêves), orchestré par Clara Olivares, puis enfin dans le calme et solennel Im Abendrot D.799 (Au Crépuscule), accompagné par Lars Vogt au piano avec une infinie délicatesse, semblant sceller à jamais leurs voix dans la plus parfaite harmonie. Le fils de s’exclamer enfin : « O me schön ist deine Welt, Vater ! » (« Ô père, comme il est beau ton univers ! »).

On pourrait regretter l’absence de sous-titrage, mais la chorégraphie apporte, en plus d’un surcroît d’émotion, sa part de suggestion visuelle pouvant aider à la compréhension du propos, quoique cette musique interprétée avec une telle force expressive puisse se suffire à elle-même. Les esthétiques différentes du chorégraphe et de son jeune danseur, celui-ci dansant une forme de hip hop, tracent un pont entre cette musique du passé, et une expression artistique populaire d’aujourd’hui. Une démarche à la croisée des cultures et des époques, qui nécessairement intrigue et/ou attire.

Ce concert magistralement interprété et capté perce l’écran et nous laisse véritablement sous le choc d’une émotion intense.

Jany Campello - Con Spirito - 31 janvier 2021

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