Thierry Thieû Niang Danses d’aujourd’hui

Rencontre avec Thierry Thieû Niang

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- Epoch Times : Comment avez-vous commencé ce projet ?

Thierry Thieû Niang : J’ai déjà fait un projet comme ça, mais avec trois générations : des enfants d’une classe d’école, des jeunes adultes et des personnes âgées d’une maison de retraite. C’était à Bruxelles dans un quartier populaire. J’en ai parlé ici et j’étais invité à travailler à l’Espace 1789. J’ai dit que j’avais envie de travailler avec les gens du quartier. On a recruté les gens en mettant de petits mots dans les boites aux lettres. On a invité les enfants, les ados les adultes et les seniors à travailler ensemble et cela s’appelle Les gens de chez moi. Il y en a qui ont vu de la lumière dans le théâtre et se sont demandés ce que faisait tous ces gens-là, et puis ils sont rentrés voir et ils sont restés ! Il y a des frères et sœurs, des parents et leurs enfants. Donc c’est très beau de voir qu’il y a quelque chose qui se réinvente aussi dans les groupes de gens qui se connaissent et des gens qui ne se connaissent pas : alors qu’ils habitent dans le même quartier, dans la même rue.

- ET : Vous procédez en improvisant ?

T.T.N. : Oui beaucoup en improvisant. On travaille en rapport à la lumière, l’obscurité, des situations à deux à trois à quatre : on regarde. Ils travaillent sur la confiance, ils travaillent beaucoup les yeux fermés. Guidé par quelqu’un manipulé par l’autre. Ils sont beaucoup dans l’expérimentation, l’improvisation et au fur et à mesure, je leur donne des durées, un point de départ, un point d’arrivée et après c’est à eux de travailler, de transformer les choses. Cela crée des intensités. Le spectacle ne sera jamais le même. Je leur demande de choisir, d’être à l’écoute ce qui ne veut pas dire de devenir comme l’autre ou de faire comme l’autre. Ainsi ils pourront dire dans la vie je suis avec toi, mais pas toi. L’altérité ce n’est pas devenir l’autre être avalé par l’autre, on ne devient jamais l’autre.

- ET : Dans votre travail vous apprenez aux gens comment établir un contact avec leur propre corps, avec la terre avec l’espace et finalement avec autrui, en le nommant, en l’appelant, puis en le touchant en jouant avec. Je me disais que si on travaillait ce même processus à partir de l’école primaire, il n’y aurait plus jamais de conflits, ni de guerres.

T.T.N. : J’ai aussi l’impression d’inventer une zone de paix à travers la danse. Une zone d’ONU (rire), où tout d’un coup il faut apprendre à bouger avec les autres, parler une autre langue que sa langue maternelle. À un moment donné, ils parlent en arabe ou bambara, italien, etc... Chacun se comprend, se transforme, se bouscule, se cogne dans le corps des autres. L’enfant prend en charge la personne âgée, la personne âgée joue ou s’amuse avec l’adolescent, les femmes arabes dansent avec les garçons. Comme si on transformait les codes, on transformait les stéréotypes, les clichés.

Aujourd’hui on se pose la question c’est quoi la famille ? La famille c’est ça aussi. Ce n’est pas simplement un papa et une maman, mais c’est tous ces papas toutes ces mamans possibles que l’enfant, aussi à un moment donné, prend en charge. Il y a quelque chose qui relève de la transmission. Ce n’est pas une transmission simplement verticale, de l’adulte à l’enfant, mais c’est horizontal : une zone où les uns les autres se renvoient des choses. Et mon travail à moi c’est comme ce que je disais à la petite fille : « En tout ce que tu fais, aies confiance en ce que tu fais ».

L’expérience consiste à regrouper des personnalités du même quartier, mais de différentes générations, et alors socialement il y a tout d’un coup quelque chose qui se passe. Qu’on sache lire ou pas, qu’on vive en France depuis longtemps ou pas ou qu’on y soit né. En même temps, il y a une exigence artistique parce qu’on est dans une création. Moi je pousse aussi à être dans cette qualité, dans cette concentration, dans cette poésie qui va à un moment donné raconter les choses.

- ET : Pourtant il y a un acte libérateur dans votre travail que ce soit des prisonniers, des empêchés du mouvement mais aussi empêchés par le regard de l’autre un regard que l’on s’approprie.

T.T.N. : Oui, aujourd’hui la société nous met dans beaucoup de catégories. On fait des activités pour les enfants, pour les vieux. On fait des activités pour les ados, pour ceux qui savent lire, pour ceux qui ne savent pas lire. La société devient presque schizophrène. Aujourd’hui, les familles sont un peu éloignées les unes des autres. Il n’y a plus de lieu de l’imaginaire partagé où un enfant, un ado, une personne âgée inventent quelque chose ensemble. L’intergénérationnel devient tout d’un coup faire quelque chose d’ensemble, mettre dans les salles de cinéma plusieurs générations ensemble, mélanger dans les salles. On met toujours les enfants devant, non tu mets un enfant à côté d’une personne âgée et pas forcément des gens de ta famille. L’organisation spatiale du corps, j’ai vu ça, et cela m’a blessé. Je me suis dit qu’il faut que je réinvente l’organisation spatiale du corps pour que quelque chose se passe.

- ET : Il y a un processus d’apprentissage de soi et de l’environnement qui entraîne un changement chez l’individu. Il y a un passage de la métaphore et du symbolique qui est du domaine de l’art vers le vivant, mais vous restez toujours dans l’art, ce n’est pas de la danse thérapie.

T.T.N. : Je ne me pose plus les questions d’amateur-professionnel, enfant-adulte, etc..., mais au contraire je cherche justement le geste artistique qui n’est pas du côté du soin, mais du côté du don. Donner et se donner dans un élan, dans un mouvement où il n’y a plus d’apriori. On lâche des choses parce qu’à un moment donné ce geste-là est utile, nécessaire, instinctif, organique et du coup, on est dans l’art, on touche l’essence de l’art et on n’a plus besoin de se poser de question. Les catégories, les disciplines tombent. Même si je sais inconsciemment que je touche des endroits où ça apaise les uns et les autres, je reste très prudent pour que mon discours ne change pas. Je ne suis pas un médecin. Ce que je fais quand je travaille avec des prisonniers, des autistes ou des personnes âgées, c’est juste à un moment donné d’inventer un espace poétique où tout le chaos du monde s’organise ne serait-ce que pour 5 secondes, il s’organise dans une nécessité de mouvement, d’où naît la beauté.

- ET : Pourquoi ce choix pourquoi, ne pas travailler avec des professionnels ?

T.T.N. : Je le fais aussi, je suis invité à le faire. Mais j’aime passer d’une expérience à l’autre, pour me renouveler moi, pour échanger des choses : je suis content d’aller au mois de mai à la Scala de Milan et travailler avec des chanteurs d’Opéra. Je joue avec ces deux possibilités et cela m’enrichit beaucoup. Il faut juste un équilibre entre les deux, parce que ma vie n’est pas séparée de l’art. Les choses se nourrissent. Je viens de rencontrer la chanteuse Camille et on a envie de faire des choses ensemble - 150 personnes de tous les âges. Aujourd’hui le public ne va plus au théâtre. Il reste devant la télévision et c’est à nous de le chercher et l’inviter. On les a un peu oubliés, aussi on a fait de l’entre-soi et ce sont toutes ces choses-là qui me sont revenues de façon un peu violente. Je n’ai pas envie de danser dans les salles où il n’y a que des danseurs dans les salles.

- ET : Est-ce que votre approche serait liée à votre éducation ?

T.T.N. : Mes parents sont venus de cultures différentes. Ils ont appris à s’accorder. Je fais partie de cette génération des années soixante, soixante-dix, quatre-vingt où il y avait cette utopie du vivre ensemble : premières ébauches avec les marches pour l’égalité, des zones d’éducation prioritaires où les écoles se mélangeaient, et après cela, on s’est un peu reposé. Il fallait creuser un peu plus sur des fondements, sur des pratiques pour qu’aujourd’hui on ne soit pas de nouveau dans ces pertes de repères. Alors je me dis qu’il ne faut pas qu’on se repose en se disant « nous on a déjà fait », parce que les nouvelles générations n’ont pas les mêmes outils que nous, avec pour beaucoup, des parents au chômage. Donc il faut changer. Faire évoluer tout ça avec l’exercice de la scène, de la danse c’est possible.

- ET : Est-ce que l’on pourrait vous définir comme un créateur humaniste ?

T.T.N. : Artiste, je ne sais pas. Humaniste oui, citoyen oui, être-humain oui, ce sont des choses qui me touchent beaucoup. J’ai eu des parents venus d’autres pays, moi-même je suis métisse, dans la pédagogie dans l’histoire de l’art, forcément le monde m’intéresse et les mondes m’intéressent. Donc c’est vrai que je mets au service de ma pratique artistique tous les outils, les mondes les faits, les paix, les guerres, les cultures, les religions, l’histoire. Je travaille sur la mémoire, mais pas sur le passé. J’utilise tout ce qui s’est passé pour générer du présent et du futur, je ne suis pas nostalgique. On est au XXIe siècle et on ne peut pas être dans la nostalgie de quelque chose que l’on a perdu, qui était mieux avant. Faisons bien maintenant ! Tout ce que j’ai appris de mes ancêtres, tout ce que j’ai lu, que j’ai appris du monde, j’essaie de le réactualiser tout le temps. Je travaille avec ces quatre générations ici et maintenant. Donc, humain, oui !

Propos recueillis par Michal Bleibtreu Neeman - EpochTimes - 6 mars 2014


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