Shakespeare aux enfants

Spectacle rare et émouvant, Les Sonnets de Shakespeare sont mis en scène par Jean Bellorini et Therry Thieû Niang et joués par une troupe d’amateurs, de six à dix-neuf ans de Saint-Denis. A voir au TGP le 3 mai.

On ne voit d’abord que l’invraisemblable jeunesse de ces corps ronds, légers, graves, joueurs, noirs, blancs. Ce sont des enfants, ou presque qui investissent la scène du théâtre Gérard Philippe. Ils ont entre six et dix-neuf ans et forment la troupe éphémère de Jean Bellorini et du chorégraphe Thierry Thieû Niang, les deux metteurs en scène de ce spectacle si singulier. Ils sont plus de vingt sur la scène sobre de vieux palais en ruines du TGP, ce soir-là pourvue d’une piscine qui se présente au ras du public, en guise de quatrième mur. L’eau chlorée chatoie sur les murs du théâtre, les enfants portent des maillots de bain sous leurs vêtements. Les comédiens amateurs marchent, courent en silence, jusqu’à ce que l’un prenne la parole, et que les autres se figent : « comme un mauvais acteur sur scène, qui par sa peur est mis hors de son rôle, ou comme une créature sauvage emplie de trop de rage.. ». Celui qui parle est un adolescent, bras dressé vers le ciel. Voici qu’il rend aux Sonnets la fragilité du poète. L’infime grâce de ces sonnets, qui ici font éclater le corset de leurs alexandrins pour redevenir des paroles d’amour, de simples espérances et désespérances d’un être épris d’un autre être : « les jours sont des nuits pour moi tant que je ne te vois pas ». Dit par une petite fille, ce pourrait être une supplique d’enfant à sa mère, l’amour devient non plus seulement celui d’un auteur dramatique vieillissant pour une femme qui ne l’aime pas, mais se transforme de voix en voix, pour être flirt d’adolescent, amour filiale, déclaration d’amitié. A l’âge où tous les possibles sont ouverts, à l’âge où le désir n’appartient à personne, l’amour de ces vers circule avec une fluidité et une verve inédites. On retrouve le rythme, l’importance des corps, et le goût de la langue de Jean Bellorini tels qu’ils s’illustrent dans Paroles gelées, spectacle fondateur de son travail, qui se rejoue aussi au TGP. Les vers passent de l’un à l’autre comme cette eau, bien sûr, cette piscine dans laquelle les jeunes comédiens se plongent, nagent, s’embrassent, et s’adressent les uns aux autres, devenant le miroir de leurs déclarations, tout comme le lien délicat qui les baigne et les unit. Quelques instants touchent à une émotion puissante : ainsi cette petite fille de six ans, qui commence à chanter, du haut d’un fauteuil de maître-nageur, une chanson d’amour. Ainsi cette comédienne, au début du spectacle, jeune fille en robe bordeaux qui offre sa force à des vers qui ici, dans la salle du TGP de Saint-Denis prennent une mesure inouïe : « Fatigué de ce monde je demande à mourir, lassé de voir qu’un homme intègre doit mendier (...) qu’on offre des corps vierges à des désirs brutaux / qu’on couvre d’infamies le juste diffamé ». Ce poème d’un homme las de vivre dans un monde injuste, mais refusant de se donner la mort, pour ne pas laisser seule la femme qu’il aime, devient, grâce à cette jeune comédienne amatrice, un poème de rage et de douleur d’une jeunesse placée face à son impuissance, mais imposant son désir d’aimer, de vivre. Dans la salle, autour de nous, les familles des enfants sur scène, issues de Saint-Denis, se mélangeaient aux habitués des théâtres nationaux, et aux Shakespeariens. A la fin de la représentation, alors que les comédiens venaient d’achever la chorégraphie imaginée par Thieû Niang, une danse de la joie, de la fuite, et de la communauté, le public se leva d’un seul mouvement, et applaudit longuement cette création.

« Il faudrait jouer Shakespeare dans le noir » affirmait l’un de ses plus grands passeurs, Yves Bonnefoy. Nous ajouterions, ou qu’il soit joué par des enfants. Bellorini et Thieû Niang nous ouvrent une voie pour rendre cet éclat des sonnets qui sont autant de larmes d’un amant, versées dans la piscine des peines humaines.

Oriane Jeancourt Galignani - Transfuges - 3 mai 2018 - Photo Anne Sendik

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