Thierry Thieû Niang

Les Sentinelles

Comment s’approprier le mouvement d’un autre ? Un autre tout près, présent, là et proche ? Tu es là, je te regarde danser et à mon tour je danse ce que j’ai vu, reçu de toi ?

Comment prédire le geste naissant, découvrir la présence et la créativité d’une personne afin de prendre avec soi, en soi ce geste, ce mouvement qui n’est pas soi ?

Comment exercer le déploiement de sa propre danse dedans, dehors tout en étant en présence d’un autre ?

Nous allons chercher des états complices et complémentaires de corps, travailler sur la concomitance de l’écoute sensible en présence et du mouvement, de l’attention et du soin à l’autre et sa réciprocité.

Être avec. Ici et maintenant.

N’est-ce pas cela que nous cherchons dans nos métiers, dans l’art en général et en particulier ? Un hommage au multiple et au singulier, à l’insaisissable de ce qui nous construit, nous agrandit ?

La pandémie est un fait social total bousculant tous les aspects de nos vies individuelles et collectives. La question du corps aujourd’hui n’est vue que du point de vue de la maladie. La maladie s’est immiscée dans nos vies, dans nos gestes, dans nos imaginaires. Contaminés ou non, nous vivons comme des malades.

Il nous manque la fluidité et la spontanéité des échanges, ceux de la vie. La maladie est devenue un sujet à la fois quotidien et public.

Ce qui était de l’ordre privé, de l’intime, est désormais une préoccupation collective même si celle-ci ne nous rapproche pas pour autant. On s’efforce de vivre malgré elle, dans la restriction de liberté, dans la perte de contact, dans une vie réduite, appauvrie autant sur le plan affectif que social et professionnel.

Une vie où tout est suspendu, remis en question du jour au lendemain. Cette existence sur le mode de l’incertitude et de l’inquiétude est celle que connaissent les malades au long cours.

Elle nous concerne désormais tous ; même si nous ne le sommes pas, nous vivons comme des malades. Nous calculons nos gestes, évaluons les sorties et les rencontres et cette inquiétude nous épuise. Nous sommes confinés aussi mentalement.

Nos corps empêchés, entravés, doivent composer des mouvements et torsions pour inventer une danse de l’esquive où l’on se rapproche tout en s’évitant, où l’on se parle tout en portant des masques.

Le toucher nous manque et nous avons du mal à réfréner l’élan spontané vers ceux que l’on rencontre comme vers ceux que l’on aime.

Aujourd’hui, c’est le corps qui fait rempart puisque c’est lui qui est contaminé ou non.
Comment affronter, conjurer ensemble cette peur, nos peurs ?

Comment affronter ce qui – nous – arrive ?
Comment réparer, restaurer ce qui manque, ce qui est perdu ? Il faut réhabiliter la notion de réparation comme celle de restauration, il faut repriser, rapiécer !

Au Japon il y a un art, le Kintsugi, qui date du XVe siècle. S’il on veut réparer une porcelaine brisée, on ne collera pas ses éclats bord à bord mais on soulignera les fractures avec de la pâte d’or qui écartera l’entaille. L’objet exhibe ses accidents, ses blessures.

Je crois en ces lieux publics – les théâtres, les cinémas, les musées, les bibliothèques – où l’on peut partager avec le plus grand nombre des émotions, des pensées, des réflexions et ainsi contribuer à la question démocratique, politique. C’est là où j’ai pu rencontrer des gens qui ne me ressemblent pas : des gens de tous les milieux, de toutes les classes sociales, de toutes les cultures et d’histoires de vie différentes.

C’est là dans ces lieux, mais aussi dans les jardins, les écoles, les hôpitaux que nous pouvons échanger, mettre en commun nos récits, nos imaginaires et nos gestes.

Car au delà du mouvement corporel, il y a ce qui relève du sensible, comme de la simple mécanique. C’est à dire du vivant.

Circassiens, danseurs, chorégraphes mais aussi metteurs en scène, compositeurs, auteurs dramatiques d’une part et scientifiques de tout bord travaillent ensemble depuis des années et collaborent à des études entremêlant science, danse, corps, mouvement.

Certaines de ces recherches ne sont pas toutes nouvelles mais elles ont l’intérêt de développer une porosité entre des domaines que l’on considère souvent comme très cloisonnés.

Aujourd’hui, les outils techniques et scientifiques permettent non seulement d’approfondir les connaissances sur le mouvement mais de le reproduire grâce à des programmes informatiques et de projeter les images obtenues en créant des environnements qui peuvent devenir les partenaires virtuels des artistes entre autres. Ces outils ouvrent le champ des possibles en proposant de nouvelles interactions d’un domaine à l’autre.

L’exemple du corps augmenté, dilaté, qui déplace ses limites et vit l’altération du poids est le plus signifiant depuis la conquête de l’espace où la gravité est altérée : dans l’eau, en vols, ou dans des dispositifs de réalité virtuelle : environnements sonores, capteurs sensoriels.

Souvent ce travail se traduit en spectacles, installations vidéo, création in situ et films documentaires. La problématique spatiale et acrobatique des circassiens entre en écho avec ses expérimentations.

Mais qu’en est il du mouvement des émotions, des circulations dans l’espace du sensible, d’un être à l’autre, d’un enfant à un personne âgée, d’une personne autiste à un artiste ?

Quelle est la science du vivre ensemble ?
Du partage de ce qui nous est commun ? L’air, l’eau, la ville, les cailloux, les pleurs ?

Il existe aussi une dichotomie entre la raison et les émotions, entre le fait de savoir et celui de comprendre. On peut être très intelligent, connaître les modes de circulation d’un virus, d’un atome, d’une pensée si l’on ne se sent pas vulnérable, si l’on n’a pas cette capacité à être concerné par autrui, on peut faire preuve d’irresponsabilité et continuer à ne rien faire.

Le philosophe Günther Anders, qui travaillait sur la perception du risque nucléaire, a montré ce décalage : on sait d’un point de vue rationnel que la bombe atomique est catastrophique mais on ne l’assimile pas. Cela peut s’appliquer aussi à ce que nous vivons aujourd’hui, à ces risques liés à la mondialisation que l’on a su créer et dont les conséquences nous échappent.

Apprendre à avoir peur, c’est prendre la mesure d’une réalité difficile, voire effrayante, pour répondre à la situation en tenant compte de ce que l’on peut faire ici et maintenant. C’est aussi la conjurer car nous avons les outils – scientifiques, artistiques, philosophiques, quotidiens – pour la transformer, la métamorphoser en « autre chose » de vivant, de proche.

L’humain doit être éclairé pour se transformer. Il faut du courage, dont « le courage d’avoir peur », comme dit Günther Anders.

La clé est de travailler sur le lien entre nos représentations (notre manière de nous penser et de penser notre rapport au vivant), nos évaluations (liées aux biens que l’on chérit), nos émotions et nos comportements.

Et c’est pourquoi la science du care, du prendre soin, la protection des plus fragiles, par l’éducation, les arts et la culture, la santé ne peuvent pas être subordonnés au diktat du rendement maximal. Il importe d’organiser le travail en fonction du sens des activités et de la valeur des êtres impliqués.

Parmi les bouleversements inouïs qu’impose à nos sociétés le désastre écologique en cours, il y a le rapport entre les générations. Il était possible jusque-là de vouloir former les enfants, notre jeunesse à notre image, de nous prévaloir de l’expérience, de la connaissance, de la raison, qui leur permettraient de poursuivre le trajet glorieux de l’espèce vers l’horizon lumineux du progrès. C’est fini !

Les quarante dernières années ont vu se potentialiser des menaces pourtant largement annoncées. En l’espace d’une vie d’adulte, non seulement l’espèce n’a rien fait, mais elle a tragiquement accéléré sa course à l’abîme. L’horizon est en feu. Quelle gratitude pouvons-nous demander aux enfants pour les avoir mis au monde ? Quelle confiance ?

Nous sommes convoqués par chaque enfant, chaque adolescent croisé dans une famille, dans une école, dans la rue, chaque bébé dans une poussette. Contraints de réévaluer ce que nous avons vécu et à quoi nous croyions. Le champ de cet examen est vertigineux. Il comprend l’inventaire de nos habitudes matérielles, et celui de nos habitudes de penser.

Comment utiliser désormais ce que nous avons appris de vivre, et comment le transmettre ? Probablement pas en célébrant la liberté d’investir et les premiers de cordée.

Il y a une grande douleur dans cette conscience de la faillite. Elle explique sans doute la violence de ceux qui conspuent cette jeunesse. Elle les vole de la tranquillité repue qu’ils estimaient avoir méritée, à l’automne de leur vie. Et surtout elle est visible. Le mouvement qu’elle a initié est, lui, horizontal et fait tourner les porte-parole.
La nouveauté est de nous imposer un autre ordre que celui que nous connaissions.

Jusqu’où faudra-t-il prendre en compte la parole des enfants, des adolescents, des jeunes gens ? Quel type de démocratie représentera justement leurs intérêts ? Quelle école, quelle université seraient la mieux à même de les former ?

Enfance, jeunesse, intelligence, on peut croire à la convergence des luttes...

Apprendre le vivant. C’est le connaître, l’éclairer, l’agrandir, le nommer, l’observer, l’écouter, le regarder, l’étendre, le mélanger, le nourrir, le soigner, le réparer, le chanter, le danser, l’écrire et l’aimer : le vivant comme un synonyme du mot vie.

Danser c’est marcher, courir, c’est aussi tomber et se relever : il faut alors se remettre en marche, muscle à muscle, vertèbre par vertèbre. Il faudrait même que ce soit un vrai geste commun – on pourrait dire alors : faisons ensemble et en même temps !

Parce qu’on partage les mêmes temps mais pas les mêmes âges. Enfant ou parent ou grand-parent. Du plus grand au plus petit, de celui qui sait avec celui qui ne sait pas encore.

Travailler des instants et des moments de danse pour chaque génération et les mélanger. Car il y a cette idée qu’on peut bouger en même temps ! Au présent !

Un geste simultané, qu’on ait 8 ou 80 ans pour nous remettre nous tous dans notre époque, et ensemble.

Et puis… un corps tombe.
Qu’est ce qu’un corps qui tombe ?

Un enfant joue à tomber, un autre n’a pas ses béquilles à portée de main. Cette vieille femme ne sait plus comment se relever après une mauvaise chute. Comment se remet-on au quotidien de voir des corps qui tombent ? On en voit tous les jours à la télévision. Comment se remettre de ces chagrins collectifs – ceux de 2001, 2015, ceux de 2016, de 2020 ?

Quelque fois il suffit de regarder, d’aider pour relever les corps, les accompagner et peut-être les porter un peu, les emporter, voir les soulever.

Georges Didi Huberman écrit : dès qu’il y a un soulèvement, il y a des émotions.
Et pour qu’il y ait soulèvement, il faut un partage d’émotions !

Un enfant. Une personne âgée. Un adolescent. Un détenu. Un malade. Un exilé. Un migrant. Des il.s et des elle.s. D’ici et de là bas. Proche ou lointain. Intime et étranger à la fois. Un être vivant.

Nous sommes ces êtres là et constituons comme l’écrivait Robert Antelme l’espèce humaine ! L’espèce humaine parmi les autres espèces au monde.

Travaillant autant auprès d’artistes lyriques, dramatiques, chorégraphiques, collaborant avec des musiciens, plasticiens, écrivains et philosophes, j’ai très vite allier à mes projets de création et de transmission d’autres professionnels comme des jardiniers, paysagistes, gardes-forestiers, cuisiniers, enseignants et éducateurs, infirmiers et médecins, architectes, étudiants et retraités pour un partage horizontal, en rhizome.

Quand on travaille avec des personnes, des petits et des grands, amateurs et professionnels, connus et inconnus, toutes ces questions relatives au mouvement du corps, de tous les corps du monde, nous ne pouvons être que tous concernés.

Car c’est dans le mouvement de nos différences, dans l’écoute sensible de chacun.e et tous que nous pouvons inventer ce moment, cet en commun commun :
Être avec. Faire avec. Travailler ensemble.

Habiter le monde comme la salle de répétition, la salle de classe, le plateau du théâtre, les gymnases et salles des fêtes, les allées des jardins.

Car pour aller danser dans les écoles, les théâtres, les maisons d’opéra, pour danser encore en prison ou à l’hôpital auprès des patients en soins palliatifs ou encore avec des autistes sans langage ; car pour écouter le mouvement des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, pour accompagner la simple perte d’équilibre, ou même la démence mentale, il y aura toujours le besoin de connaître scientifiquement les origines, les causes et les effets comme de re-connaître l’histoire, les récits sensibles, poétiques et politiques de chaque être que nous allons rencontrer et avec qui nous danserons.

L’empathie est aussi une science.
Le sensible un partage.

Comment remplir toute une étendue de nos présences ? Comment révéler par des indices les récits, les cultures, les civilisations ?

Inventer une combinatoire de gestes, de courses, de fuites et autres rassemblements, imaginer une trajectoire hybride, sensible aux aguets et à toutes formes d’impulsions. Nous serons des sentinelles aux cœurs battant, dans les broussailles, dans le noir et la lumière, observant celles et ceux qui nous observent pour retenir ensemble l’humanité dans les filets du monde et dans les bras de nos rêves.

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