Un amour de Blanche

Un jour, je marchais rue de Belleville avec Thierry Thieû Niang, nous allions chez mon filleul Ariel, nous parlions et des enfants nous ont dépassé. Je les ai vu sans les voir. Je ne sais plus ce que nous nous disions quand Thierry m’a coupé, me montrant les trois gamins devant nous, un petit asiat, un petit rebeu et un petit noir : Regarde, c’est de ça qu’il faudrait parler, de ce qu’ils sont en train d’inventer. Et en effet, la danse était belle entre ces trois-là, ils avaient 9 ou 10 ans, leurs marches, le mouvement de leurs bras et leur voix avaient beau être si différents, leur trio faisait corps et sens et art, on avait là trois petits Titis parisiens. Je les revois encore.

Comme je revois Blanche et la gravité de son amour, les larmes de la Chinoise, les mains de monsieur Tortue, nouées comme des sarments de vigne… Je ne connais pas le monde des établissements gériatriques mais je connais celui des maisons de santé, doux nom très imprécis pour dire clinique psychiatrique. Ce sont des lieux de souffrance et de désolation, évidemment. Mais on ne sait pas quels rêves, quels désirs, quels espoirs et quel humour, quelles petites méchancetés adorables, quelles jalousies et quelles joies demeurent dans chaque corps, chaque tête de « malade ».

Il m’arrive parfois de regretter ces lieux-là, même si je fais tout pour ne pas y retourner. Je regrette la beauté qu’on y trouve comme à l’état brut, je regrette la vérité de ces gens souffrant, je regrette ce goût de la vie intense et essentielle que j’ai parfois du mal à retrouver ici dans le monde des « bien-portants », celui des ambitions et des cynismes de tous degrés, monde des calculs et des solitudes, des indifférences, l’extérieur, la société.

Ne ratez pas ce film de Valéria Bruni-Tedeschi et Yann Coridian, suivez Thierry, Blanche et les autres, tous les autres, la danse et le voyage sont beaux.

Olivier Steiner - Diacritik - 8 juin 2017

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