Thierry Thieû Niang Danses d’aujourd’hui

Fantômes argentins au Festival d’Aix

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La quatrième nouvelle production du Festival d’Aix en Provence a été dévoilée dimanche soir, sous le signe du « retour ». Premier retour, celui que les festivaliers ont fait au Grand St Jean ; le domaine verdoyant qui avait abrité « la flûte enchantée » de Stéphane Braunschweig en 1999 restait inexploité depuis plusieurs éditions. L’autre retour, c’est l’opéra qu’a composé Oscar Strasnoy sur un livret d’Alberto Manguel, d’après son roman El regros et dont la création mondiale a été donnée dans un Grand St Jean réaménagé pour offrir aux spectateurs le panorama infini de la nature. L’ouvrage commandé au compositeur argentin n’a pourtant rien de bucolique. Nestor Fabris retourne en Argentine pour assister au mariage de son filleul. Dès son arrivée il est assagi par les atrocités d’une dictature, fuie trente ans auparavant. L’affaire prend un tour kafkaïen lorsque, tombant sur le professeur Grossman, il est entraîné dans un lieu mystérieux appelé DIS ; pour « disgrâce », « infamie » et « sombre ». Là paraissent les fantômes de ceux qui ont dénoncé et jugé, « scié les os » et « taillés les chairs » mais aussi celui de Marta, mère du filleul, aimée et quittée par Nestor. Lui aussi croyait que « rien ne change sans tout changer » ; mais il préféra l’exil. Marta qui n’est jamais revenue de DIS le condamne à « l’exil de l’exil » à « se souvenir sans jamais pouvoir revenir ». Adossée à un mur de la bastide, la large scène est abordée par une procession d’instrumentistes cognat des won blocks sur le tempo du perlier mouvement de la Quatrième de Malher. Pendant une heure le dispositif instrumental - deux pianos, deux groupes de percussions et un trombone et une trompette - mais également la verve rythmique et la transformation permanente du matériau évoquent successivement Bartok, Stravinski et Ligeti. Affranchi de toute école, le langage de Strasnoy intégrée aussi bien un mode de Messian, un alliage sonore de Britten ou de Bério que le madrigal moteverdien. Privilégiant le fragment, l’éclat et la circulation des timbres sur tout développement thématique, son écriture est instrumentale et vocale n’en est pas moins inouïe d’invention, de raffinement et de sensibilité. Dirigé par Roland Hayrabadian, les chanteurs de L’Ensemble Musicatreize, le quatuor face à face, le tromboniste Thomas Callaux et le trompettiste Matthias Champon, animent cette partition virtuose et polyglotte avec une précision et des effets des chatoiement, résonance et stéréophonie, impressionnants. Avec un simple panneau « taxi », une enseigne d’hôtel, des ombres portées de stores et de phares blancs de l’enfer, Thierry Thieû Niang réussit la plus pure, intelligente, envoutante mise en scène de cette édition 2010.

Eric Dahan - Juillet 2010

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