Marielle Macé

Le bois dont les luttes sont faites

« S’enforester » ou « être forêt » : il ne s’agit plus seulement de respecter la nature mais de la concevoir autrement. Se libérer et aller « au-delà de l’humain ».

Il étudiait la philosophie, il est devenu charpentier : Arthur Lochman fait dans la Vie solide le récit de son apprentissage d’un métier tout en force physique, mais aussi en écoute subtile des propriétés du bois et des gestes qu’il autorise. La charpente est devenue pour lui une éthique, une clé pour s’orienter dans l’époque. Il y a gagné un autre corps, d’autres impératifs, d’autres mots, (« le cœur au soleil »), d’autres façons de se relier aux autres et au temps, mais aussi de penser. Il n’a d’ailleurs pas besoin d’humilier l’activité intellectuelle pour honorer l’activité manuelle : il raconte la circulation et les bifurcations des gestes aux pensées, des pensées aux gestes (qui sont eux aussi des idées) : un enchevêtrement de lignes, lignes de fuites et lignes de vies, aussi multiples que ces veines du bois que connaît bien la main du charpentier.

Jean-Baptiste Vidalou est philosophe et bâtisseur en pierres sèches, et une intelligence matérielle irrigue aussi de part en part l’essai qu’il consacre aux luttes actuelles. Il relève dans ce livre militant, lancé comme une flèche, l’unité d’une expérience, celle qui consiste à habiter des territoires en lutte, à lutter par le fait même de les habiter. Les militants de Notre-Dame-des-Landes, les paysans du Guerrero, les Penan de Bornéo s’armant de sarbacanes contre les compagnies de plantation de palmiers à huile… Il appelle cela « être forêts »… Être forêts ce n’est pas se prendre pour un arbre, c’est suivre la piste de cet « événement vertical » qu’est une forêt. Pas seulement respecter la nature, voir dans la forêt une réserve de biodiversité, mais y reconnaître une idée, une pensée à entendre : « un certain alliage, une certaine composition tout à fait singulière de liens, d’êtres vivants, de magie », une défense qui s’organise, un imaginaire qui s’intensifie, de nouvelles raisons d’aimer, des lieux et des liens où il serait enfin possible de respirer.

Ces trajectoires en rappellent d’autres : celle de Matthew Crawford, penseur passé garagiste, qui racontait son histoire dans l’Éloge du carburateur. Ou encore, et même plutôt, puisqu’il est question de bois, celle de Baptiste Morizot. Ce philosophe-et-pisteur-de-loups met ses pas dans ceux des bêtes, s’engage « sur la piste animale » ; cherchant à nommer son expérience, il essaie d’ailleurs plusieurs formules (comme on jette une pierre dans un puits pour écouter le son qu’elle rend) : prendre l’air, aller dans la nature ; et il finit par choisir celle-ci, plus dynamique, plus métamorphique, en dialogue et en partage plus exigeant avec les autres vivants : s’enforester.

On doit entendre dans ces livres mieux qu’un dialogue de la philosophie avec elle-même, avec sa nostalgie du concret. D’abord la soif, si actuelle, d’un « vivre autrement » : se relier autrement aux autres, renouer avec le monde naturel, bâtir, installer quelque part ce que l’on a rêvé… Cette soif d’une vie autre repose toujours sur un élargissement : une augmentation des formes de vie considérées, mais aussi une libération (l’élargissement d’un détenu, c’est sa sortie de prison) : un grand appel d’air (pour le carburateur on repassera, mais c’était déjà lever les yeux et drainer ailleurs ses forces), qui consonne avec les efforts de savants aujourd’hui occupés à construire une anthropologie « au-delà de l’humain » (Philippe Descola, Eduardo Kohn, Anna Tsing…), et qui pénètrent eux aussi des forêts pour dire de quel enchevêtrement de lignes très diverses le réel est fait, et reconnaître en chacune d’elle une pensée, une piste à suivre.

Mais on peut y entendre quelque chose de plus vigoureusement politique encore : un rendez-vous avec une conviction qui est aujourd’hui plus que jamais à affirmer, la conviction de l’égalité des intelligences. Ces éloges de l’artisanat, de l’intelligence des mains, de la sagesse des arbres, prouvent qu’il y a de la pensée un peu partout, en particulier là où l’on n’a pas l’habitude d’en chercher. Dans des métiers, des gestes, mais aussi (et c’est à cela qu’il faut en venir) dans les savoirs populaires. Ici la porte est étroite, elle oblige à traquer de faux enchantements, des exclamations louches. Rien n’est peut-être plus rageant, quand on connaît les cultures manuelles, que ces émerveillements qui nient cela même qu’ils croient honorer : oh, un éleveur qui tient son journal intime (somptueux d’ailleurs), tiens, un boulanger qui crée une bibliothèque de village… L’essentiel, au contraire, serait la ferme décision de ne pas s’en étonner. On y est aidé par exemple, dans la Vie solide, par le calme qui anime un récit sans emphase, aux phrases non pas modestes mais tranquilles (un récit qui, d’ailleurs, et cela va de pair, ne joue pas la tradition contre la technologie, ni le local contre le terrestre - et croise l’effort de Bruno Latour lorsqu’il se demande où et comment « atterrir », se cherchant partout des alliés). C’est important ce calme, c’est peut-être la seule manière de faire droit à l’égalité des intelligences.

L’égalité des intelligences, comme l’a montré Jacques Rancière de livre en livre, ça ne veut pas dire que tout le monde est génial (en fait si, ça veut dire exactement ça, mais pas tout de suite, pas trop vite). Ça ne veut pas dire que tout le monde a les mêmes talents. Ni que chacun a le sien - que chacun a son potentiel, son petit truc à lui qu’il affûterait dans son coin, sans que ça gêne, et qu’il faudrait mettre tous nos talents ensemble, le boulanger boulangeant, l’écrivain écrivant… Ça veut encore moins dire que tout le monde a raison. Non, ça veut dire que l’intelligence est anonyme, dispersée, collective, à collectiviser, qu’elle n’appartient à personne, qu’elle peut apparaître n’importe où, qu’il faut s’y attendre n’importe où, ne pas s’en étonner, et parier sur elle.

Partout de l’intelligence donc, partout des pensées à entendre. Mais aussi, par conséquent, à juger. Un bel impératif démocratique est secrètement inscrit dans ce bois dont les luttes sont faites…

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