Thierry Thieû Niang Danses d’aujourd’hui

Patrick Boucheron

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« Ce que peut l’histoire »


Il y a un mois, je suis retourné place de la République. Comme tant d’autres, avec tant d’autres, incrédules et tristes. Le soleil de novembre jetait une clarté presque insolente, scandaleuse dans sa souveraine indifférence à la peine des hommes. Depuis janvier 2015, comme une houle battant la falaise, le temps passait sur le socle de pierres blanches qui fait un piédestal à la statue de Marianne.

Le temps passait, les nuits et les jours, la pluie, le vent, qui délavait les dessins d’enfants, éparpillait les objets, effaçait les slogans, estompant leur colère. Et l’on se disait : c’est cela, un monument, qui brandit haut dans le ciel une mémoire active, vivante, fragile ; ce n’est que cela, une ville, cette manière de rendre le passé habitable et de conjoindre sous nos pas ses fragments épars ; c’est tout cela l’histoire, pourvu qu’elle sache accueillir du même front les lenteurs apaisantes de la durée et la brusquerie des événements.

Parmi les fleurs, les bougies et les papiers collés, j’ai vu une page arrachée à un cahier d’écolier. Quelqu’un, à l’encre bleue, d’une écriture sagement appliquée, y avait recopié une citation de Victor Hugo. Depuis la veille au soir, déjà, la Toile bruissait de ce nom propre, en plusieurs langues et divers alphabets.

Au même moment, un collectif de grapheurs retrouvait dans une vieille locution latine la rage d’espérer, ramenant à la noire lumière d’aujourd’hui la devise parisienne qu’on gravait pour la première fois sur un jeton en 1581. Et que ceux qui se flattent de leur désespérance en tenant boutique de nos désarrois, ceux qui s’agitent et s’enivrent aux vapeurs faciles de l’idée de déclin, ceux qui méprisent l’école au nom des illusions qu’ils s’en font, tous ceux qui, finalement, répugnent à l’existence même d’une intelligence collective, que ceux-là se souviennent de ces jours. Car la littérature y fut aussi, pour beaucoup, une ressource d’énergie, de consolation et de mobilisation.

- « Affronter la puissance injuste »

Je rentrais chez moi et me plongeais dans les grands livres illustrés à la reliure rouge qui m’accompagnent depuis l’enfance. A chacun de mes anniversaires, mon grand-père m’offrait un volume de cette édition ancienne et populaire des œuvres complètes de Victor Hugo. J’y retrouvais, en entier, la chose vue place de la République. C’est au troisième livre des Misérables, au premier chapitre intitulé « Paris étudié dans son atome », ode au gamin de la capitale qui raille et qui règne. On y lit ceci.

« Tenter, braver, persister, persévérer, être fidèle à soi-même, prendre corps à corps le destin, étonner la catastrophe par le peu de peur qu’elle nous fait, tantôt affronter la puissance injuste, tantôt insulter la victoire ivre, tenir bon, tenir tête ; voilà l’exemple dont les peuples ont besoin, et la lumière qui les électrise. »

L’histoire peut être un art des discontinuités. En déjouant l’ordre imposé des chronologies, elle sait se faire proprement déconcertante. Elle trouble les généalogies, inquiète les identités.

(…) Que peut l’histoire aujourd’hui ? Que doit-elle tenter pour persister et rester fidèle à elle-même ? Telle est la question, grave sans doute, que je souhaite poser. S’y entend peut-être en écho le cri de Spinoza, cette manière d’ontologie qui se dit dans les termes de l’éthique : nul ne sait ce que peut un corps. Pouvoir, qu’est-ce à dire ici ? Il ne s’agira pas de réclamer de manière solennelle et martiale quelque chose pour l’histoire : rétive à sa puissance, elle ne se rend maîtresse de rien. Pas davantage on ne revendiquera quoi que ce soit pour les historiens – qu’ils se chagrinent parfois de s’éloigner de l’oreille des puissants ne nous importe guère. Il faudra plutôt se demander ce que peut l’histoire, ce qu’elle peut encore, ce qu’elle peut vraiment, entendez à la fois ce qui lui est possible et ce qu’elle est en puissance.

(…) Car l’histoire peut aussi être un art des discontinuités. En déjouant l’ordre imposé des chronologies, elle sait se faire proprement déconcertante. Elle trouble les généalogies, inquiète les identités et ouvre un espacement du temps où le devenir historique retrouve ses droits à l’incertitude, devenant accueillant à l’intelligibilité du présent. « Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe - XVIe siècle » : entendez-bien que rien ne commence vraiment au XIIIe ni ne s’achève au XVIe siècle. Une période est un temps que l’on se donne. On peut l’occuper à sa guise, le déborder, le déplacer. (…)

- Sinistres idéologies de la séparation

Renonçant au pouvoir de la nommer, au moins peut-on s’attacher à la décrire. Elle se situe au-delà de ce que les historiens médiévistes appellent désormais la coupure grégorienne. A la décrire, leur style se fait moins acéré que lorsqu’il s’agissait de trancher l’histoire de part et d’autre de l’an mil : cette coupure ne prend plus l’allure d’une incise nette, mais d’un trait épais, si épais qu’il s’élargit à la dimension d’un siècle – le XIIe. Comprenons bien : ce que l’historiographie traditionnelle appelait « Réforme grégorienne » n’est pas seulement un fait d’histoire religieuse concernant la défense des biens matériels et des prérogatives spirituelles de l’Église. Mais un réagencement global de tous les pouvoirs, un ordonnancement du monde autour du dominium ecclésiastique.

L’ensemble repose sur une nouvelle doctrine sacramentelle, qui solde la querelle eucharistique dans un sens réaliste : c’est bien désormais l’efficace du sacrement (sa mise en œuvre par les clercs, sa réception par les laïcs) qui fonde l’appartenance à l’ecclesia.

Cette institution suppose donc un acte de séparation : exclusion des juifs, des infidèles, des hérétiques – de tous ceux que le discours ecclésial confond dans une même réprobation parce qu’ils ne prêtent pas foi à la validité des sacrements de l’Église, donc du statut des prêtres. Car telle est l’autre séparation, faisant de l’opposition entre clercs et laïcs non plus seulement une distinction fonctionnelle d’ordo, mais une différence essentielle de genus, définie par deux formes de vie, l’une terrestre et l’autre céleste. Elles renvoient à l’essentiel, soit au sexe et à l’argent – autrement dit à ce que peut le corps. « Selon ces deux façons de vivre, écrit Hugues de Saint-Victor, il existe deux peuples, et dans ces peuples, deux pouvoirs. »

(…) Qui ne voit aujourd’hui combien sont sinistres les idéologies de la séparation ? Qui ne saisit désormais les effets désastreux d’une vision religieuse du monde où chacun est assigné à une identité définie par essence ? En mettant à jour cette généalogie du regimen, l’art de gouverner les hommes, les historiens ont jeté une lumière sombre et crue sur ce qui constitue encore aujourd’hui notre modernité. S’y devine son noyau insécable, qu’on pourrait volontiers appeler l’énigme du théologico-politique. Elle est le propre de l’histoire occidentale, son reste inassimilable, car nous sommes encore redevables (qu’on le veuille ou non, qu’on le sache ou pas) de cette longue histoire qui fit du sacrement eucharistique la métaphore active de toute organisation sociale.

- Le troisième pouvoir du « Studium »

(…) Pourtant, le programme grégorien a échoué. Le pape se voulait doctor veritatis ? Mais son Église n’est pas une, traversée qu’elle est de tensions et de rapports de force, et la vérité qu’elle produit court le monde – le vaste monde de l’unité des savoirs arabo-latins. La scientia et la ratio des docteurs s’emparent de cette exigence déchue de vérité, la relèvent, la ressaisissent par le débat et la dispute, la rendant ainsi profuse et diverse, inventive, ouverte – la raison scolastique étant le contraire en somme de cette foi nue et obtuse que fantasment aujourd’hui les fondamentalismes. Et voici que s’immisce entre Sacerdotium et Regnum le troisième pouvoir du Studium.

Or ce qui s’observe dans le champ intellectuel vaut aussi partout où s’insinue le pouvoir. L’Europe occidentale entre donc au XIIIe siècle dans une nouvelle période de son histoire, que certains appellent désormais « second Moyen Age » et qui, dans tous les cas, constitue un « petit long Moyen Age » mordant assez largement sur le XVIe siècle. Un autre Moyen Age, sans doute, au sens de Jacques Le Goff, maître joyeux de la dépériodisation, parce qu’il est le temps de la croissance urbaine, de l’expérience communale et du défi laïc.

Il s’ouvre généreusement avec le Banquet de Dante, qui ne réserve pas aux seuls clercs le festin du « pain des anges », mais tient table ouverte pour tous ceux qui ont faim de savoir dans « ce monde qui va mal ». Bref, il est le temps des expérimentations politiques, qui ne se laissent assurément pas réduire à la généalogie sagement ordonnée des souverainetés, des formations territoriales et des constructions étatiques.

Un temps politique donc, à la retombée des mirages théocratiques, où s’ouvre l’entre-temps des expériences possibles. (…) En poursuivre l’histoire de la Tempête de Giorgione jusqu’à celle de Shakespeare, la mener des Essais de Montaigne jusqu’au temps du Quichotte, et prendre ainsi en charge tous ceux que Lucien Febvre appelait les « tristes hommes d’après 1560 », est une manière de comprendre pourquoi, depuis lors, nous naissons fêlés, ébranlés, intranquilles.

- Lire, c’est s’exercer à la gratitude

Je cherche à saisir pourquoi cette faille très intime est en même temps une blessure si ancienne : c’est la cicatrice qu’a laissée en nous l’histoire, et en particulier l’histoire de l’élargissement du monde au XVe siècle. Car c’est bien cela qui anime l’admirable description que Montaigne fait de l’anthropophagie des Indiens du Brésil. Il y mobilise tout ce qu’il peut de compréhension ethnographique, pour se déprendre de ces préjugés, comparer, relativiser – ce qui revient à admettre que l’on est toujours l’autre de quelqu’un. Mais il ne renonce pas pour autant au pari de l’universel. Alors il peut dire : oui ce sont des barbares, mais ils le sont eu égard aux règles de la raison, et non pas « eu égard à nous qui les surpassons en toute sorte de barbarie ».

Qui est-ce nous ? En lui ne vibre nulle émotion d’appartenance. S’il est aujourd’hui meurtri, et au total fragilisé, par la déplorable régression identitaire qui poisse notre contemporanéité, c’est parce qu’on l’éloigne ainsi de ce qui constitue le legs le plus précieux de son histoire : quelque chose comme le mal d’Europe. Soit, le sentiment vif d’une inquiétude d’être au monde qui fait le ressort puissant de sa grandeur et de son insatisfaction. Il n’y a lieu ni d’en être fier ni d’en avoir honte.

C’est à une réassurance scientifique du régime de vérité de la discipline historique que nous devons collectivement travailler, réconciliant l’érudition et l’imagination.

Sachons au moins y reconnaître ce qu’il porte en lui de désir de connaissance. Comparer, se comparer. Cela permet à Montaigne d’abjurer ses propres croyances, et en particulier celle qui demeure toujours la plus tenace, car tapie dans l’angle mort de la représentation – soit l’évidence de notre propre point de vue. En le déplaçant, en faisant de l’écriture le lieu de l’autre, on accomplit le geste humaniste par excellence. Et l’on se souvient, du même mouvement, que lire, c’est s’exercer à la gratitude.

(…) Car ce que peut l’histoire, c’est aussi faire droit aux futurs non advenus, à ses potentialités inabouties. Voici ce que signifie dépayser l’Europe. Elle n’a cessé de décrire le monde en faisant l’inventaire de ce qui lui manque. Mais quel est le manque de l’Europe dans un monde d’empires ? Où se trouve le cours aberrant de son devenir ? En inversant la charge de la familiarité et de l’étrangeté, on contribue donc à désorienter les certitudes les plus innocemment inaperçues. (…) L’Orient est toujours une direction, tandis que l’Occident est une butée. Il a fallu renoncer à cette direction et se tourner vers l’Atlantique pour que les « tristes hommes » du XVIe siècle donnent un sens à l’idée d’Europe occidentale. Elle n’en avait guère avant eux, sinon le sens commun de Maghreb, qui est pour les géographes arabes le côté du couchant et des mauvais augures.

- Demeurer redevable à la jeunesse

Cette fascination de la fatalité porte en elle le risque d’une détestation de soi infestée de rancœur. Devenant invivable, elle se soulage facilement dans la désignation de peuples cibles, chargés de porter le fardeau de notre propre rejet. L’effroi de la pensée des modernes vient de là. Hamlet, le prince des derniers jours, roi d’un Moyen Age attardé aux bords de l’extrême Occident, obsédé par ce temps si mal en point qu’il est sorti de ses gonds, finit par s’exclamer : « J’aimais Ophélie ». Mais c’est devant la tombe de l’aimée. Yves Bonnefoy l’a dit : le « Trop tard » d’Hamlet est le « Trop tard » de l’Occident. Il y a toujours un pléonasme un peu comique à parler du déclin de l’Occident puisque son nom ne recouvre rien d’autre que les pays de la nuit qui vient.

(…) Est-il vraiment trop tard ? Non sans doute, si l’on sait se donner les moyens, tous les moyens, y compris les moyens littéraires, de réorienter les sciences sociales vers la cité, en abandonnant d’un cœur léger la langue morte dans laquelle elles s’empâtent. C’est à une réassurance scientifique du régime de vérité de la discipline historique que nous devons collectivement travailler, réconciliant l’érudition et l’imagination. L’érudition, car elle est cette forme de prévenance dans le savoir qui permet de faire front à l’entreprise pernicieuse de tout pouvoir injuste, consistant à liquider le réel au nom des réalités. L’imagination, car elle est une forme de l’hospitalité, et nous permet d’accueillir ce qui, dans le sentiment du présent, aiguise un appétit d’altérité.

Si c’est cela l’histoire, si elle peut cela, alors il n’est pas tout à fait trop tard. Et pourquoi se donner la peine d’enseigner sinon, précisément, pour convaincre les plus jeunes qu’ils n’arrivent jamais trop tard ? Ainsi travaille-t-on à demeurer redevable à la jeunesse.

(…) Nous avons besoin d’histoire, car il nous faut du repos. Une halte pour reposer la conscience, pour que demeure la possibilité d’une conscience – non pas seulement le siège d’une pensée, mais d’une raison pratique, donnant toute latitude d’agir. Sauver le passé, sauver le temps de la frénésie du présent : les poètes s’y consacrent avec exactitude. Il faut pour cela travailler à s’affaiblir, à se désœuvrer, à rendre inopérante cette mise en péril de la temporalité qui saccage l’expérience et méprise l’enfance. Étonner la catastrophe, disait Victor Hugo, ou avec Walter Benjamin, se mettre à corps perdu en travers de cette catastrophe lente à venir, qui est de continuation davantage que de soudaine rupture.

- Revendiquer une histoire sans fin

Voici pourquoi cette histoire n’a, par définition, ni commencement ni fin. Il faut sans se lasser et sans faiblir opposer une fin de non-recevoir à tous ceux qui attendent des historiens qu’ils les rassurent sur leurs certitudes, cultivant sagement le petit lopin des continuités. L’accomplissement du rêve des origines est la fin de l’histoire – elle rejoindrait ainsi ce qu’elle était, ou devait être, depuis ces commencements qui n’ont jamais eu lieu nulle part sinon dans le rêve mortifère d’en stopper le cours.

Car la fin de l’histoire, on le sait bien, a fait long feu. Aussi devons-nous du même élan revendiquer une histoire sans fin – parce que toujours ouverte à ce qui la déborde et la transporte – et sans finalités. Une histoire que l’on pourrait traverser de part en part, librement, gaiement, visiter en tous ses lieux possibles, désirer, comme un corps offert aux caresses, pour ainsi demeurer en mouvement.

En février 1967, Michel Foucault partait pour Tunis afin de fuir le bruit médiatique qui avait suivi la parution des Mots et les choses. Il s’installait à Sidi Bou Saïd, face à la mer. Il écrivait sa conférence sur « des espaces autres », cherchait une nouvelle stylisation de son existence, tentait de rejoindre son devenir grec. Il était face à la mer. Il lisait La Révolution permanente de Léon Trotski, mais il lisait aussi La Méditerranée de Fernand Braudel, et de plus en plus de livres d’historiens. Alors, dans une lettre, il s’exclame : « L’histoire, c’est tout de même prodigieusement amusant. On est moins solitaire et tout aussi libre. » Je me souviens pourquoi j’ai choisi d’enseigner l’histoire : parce que j’avais d’un coup compris que c’était prodigieusement amusant.

Je me souviens combien il me fut en revanche long et difficile de comprendre qu’elle pouvait aussi se déployer comme un art de la pensée. Je me souviens de la solitude, et de la manière de lui fausser compagnie, du désir de s’assembler et de se disperser. Je me souviens qu’il y a des temps heureux où la mer Méditerranée se traverse de part en part, et d’autres, plus sombres, où elle se transforme en tombeau.

Et alors, à se tenir face à la mer, on ne voit plus la même chose. « Tenter, braver, persister » : nous en sommes là. Il y a certainement quelque chose à tenter. Comment se résoudre à un devenir sans surprise, à une histoire où plus rien ne peut survenir à l’horizon, sinon la menace de la continuation ? Ce qui surviendra, nul ne le le sait. Mais chacun comprend qu’il faudra, pour le percevoir et l’accueillir, être calme, divers et exagérément libre.

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