Ses Majestés : vivre ensemble la migration

Pour seulement trois représentations exceptionnelles, et avant la reprise pour une date unique de son spectacle Au Cœur, bouleversement du Festival d’Avignon 2016, le chorégraphe Thierry Thieû Niang enchante le public du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis en présentant Ses Majestés après deux ans de résidence. Une soirée éblouissante saluée par une ovation amplement méritée pour cet artiste qui fait danser le monde dans l’œil du temps.

À jardin trône un petit bureau. En face, deux chaises, un micro et un tam-tam attendent dans le silence. Un homme, Philippe Lefait, arrive, s’installe à la petite table et débute la lecture d’un récit évoquant les expatriés et leur attirance pour d’autres territoires, d’autres horizons. Sur le plateau, ils sont trois, une femme et deux hommes, à arpenter l’espace. Ils marchent, s’ignorent, se suivent du regard, s’apprivoisent de loin. Lorsque le rideau de fer sur lequel leurs ombres se projettent, l’espace se retrouve baigné dans une demi-pénombre, sous l’œil d’un gigantesque rond noir, tel un soleil éclipsé, qui se détache sur le mur du fond. Une femme esquisse de larges cercles, bientôt rejointe par quelques individus puis par des dizaines de personnes de tous âges. Il y a là, aussi bien des familles que des gens seuls qui se répandent et déferlent comme des flux migratoires sur le plateau. Ils fourmillent, s’éparpillent, formant une foule compacte mais désunie. Chacun est là avec son histoire personnelle, son fardeau mais dès lors qu’une femme apparaît en costume bleu-vert et qu’elle entonne un chant profond, tellurique, tous les regards se tournent vers elle comme des tournesols suivant la course de l’astre lumineux.

Mais déjà, les corps tombent, s’effondrent les uns après les autres. Certains se relèvent comme des blessés sortis tout juste de convalescence. Une femme, le bras en écharpe est seule, debout, au milieu d’une mer de cadavres entassés, rappelant l’étendue du drame des migrants. Au cœur de cette marée humaine, l’une ne cesse de tomber et de revenir à la vie, caressant un corps avec un regard maternel ou enlaçant un autre. Elle semble chercher sa place jusqu’à ce que le soleil noir s’illumine et avec lui, l’espoir renaît. Les individus font bloc, forment une communauté. Ils marchent encore, ensemble, se demandant si cela a encore un sens quand il en va d’une survie aléatoire qui ne peut se raccrocher qu’à une migration pour envisager une vie meilleure et changer le regard obtus du monde sur ce fait de société tragique. Les déplacements, les mouvements et les réactions sont accompagnés par des extraits de textes poignants dont Les raisins de la colère de John Steinbeck.

Ses Majestés est l’aboutissement de deux années de résidence au TGP et à Saint-Denis. Les âges se mêlent, tout comme les corps pour aborder la question des migrants, de l’accueil, de la transformation et des communautés avec toujours cette question en filigrane : qu’est-ce qui fait sens ? Chaque groupe est mis en relation avec le regard de celui qui arrive et qui modifie leur comportement. Au son du tam-tam, de longues feuilles de papier kraft se déroulent et protègent ou unissent les majestés de Thierry Thieü Niang. L’alchimie est malmenée, rompue, brisée, déchirée dans le bruissement du papier froissé, mis en lambeaux. Certains se couronnent de cette matière à la fois forte et fragile. Des robes éphémères et des vêtements d’apparats naissent comme des fleurs venant d’éclore dans la prairie. Une jeune femme entonne Les moulins de mon cœur de Michel Legrand, en arabe, et l’oiseau tomba de son nid. Les chaînes se brisent et la liberté se fait souffle de vie, les yeux tournés vers un avenir possible. Comme des offrandes, les vestiges du tableau sont déposés à l’avant-scène au son d’un chant sacralisé. Et déjà, il faut accueillir un nouveau groupe, une fanfare.

Les mouvements du corps deviennent une parole intime, nécessaire et urgente placée au cœur d’une rencontre. Le tableau final, de toute beauté, est à l’image de l’ensemble du spectacle, à la saveur d’une lumière dans la nuit et d’une main tendue comme un arc-en-ciel entre terre et mer, un trait d’union entre les Hommes. Ses Majestés, ce sont une quarantaine d’enfants de la terre qui peuvent dormir et ne pas trembler face à un point commun : notre Monde. Le résultat est éblouissant, exceptionnel et ce serait une erreur de ne pas aller à la rencontre d’un dispositif simple, profond et percutant, au métissage incroyable qui n’a rien de démonstratif. Une merveille accomplie, riche qui explore une nouvelle source de communication, basée sur le cœur et l’humain. Tout ce dont nous avons besoin par les temps qui courent.

Sonia Bos-Jucquin - ThéâToile - 3 juin 2017 - Photo Anne Sendik

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