Yves-Noël Genod, le dispariteur

« Un papier, une couleur »

Thierry Thieû Niang avait déjà commencé — alors que nous étions encore à papoter dans le vestiaire — et, quand on est venu nous dire : « Thierry est parti », c’était en effet déjà une pièce de danse — sublime — en quadrifrontal —, aux bords de laquelle nous les retardataires faufilions discrètement. Quelqu’un, comme de l’intérieur, donne de fines instructions à une trentaine de jeunes gens motivés mais flous, sans violence — car c’est une audition, mais une audition sous forme d’atelier, pas du genre pour Bob Fosse, si vous voyez ce que je veux dire. La beauté de la pièce, c’est, tout d’un coup, beaucoup de visages, beaucoup de bras démultipliés, de fesses, de queues de cheval… comme une égalité de splendeurs. Tous ces jeunes gens veulent vivre et danser et, figurez-vous que c’est déjà ce qu’il font ! — et, la beauté, c’est ce moment du bain de lumière de cette volonté, la lumière grise d’un matin pluvieux de Paris, fin juin, non, déjà le 1er juillet ! le studio ouvert à la lumière sur trois côtés. Parfois, le chorégraphe dit : « Statues ! » et tout le monde se fige, se suspend, c’est sublime, il n’y a plus que la respiration animale, plus que le jardin zen japonais. Toute l’humanité depuis la nuit des temps porte légèrement les vivants. Elle est belle, cette phrase. Sans compter les liens extra-humains dont nous parlerons à un autre moment. Ce qui me fascine dans cette génération, c’est qu’elle est très « ensemble ». Curieusement, j’imagine la jeunesse comme « perdue » par les réseaux sociaux (je l’imagine volontiers), mais c’est moi, le plus âgé, qui suis perdu, la jeunesse, elle, semble beaucoup moins perdue que je ne l’étais, moi, à son âge, en tout cas celle que je vois devant moi. Elle semble liquide comme poisson dans l’eau. Liquide, limpide et peut-être inquiète. Inquiète, mais d’une vitalité douce et sauvage comme, peut-être, une génération « rien à perdre ». Elle est le nouvel âge du monde, peut-être le dernier. Mais jamais le dernier âge du monde ne sera celui de la vieillesse. La veille, au CND sans doute — c’est de cela dont on parlait dans le vestiaire —, un Américain avait fait une conférence sur le « racisme systémique ». Il avait dit : « Le racisme, ce n’est pas le shark, le requin, c’est l’océan ». Cette formation portée par Raphaëlle Delaunay, dont l’audition est la promesse, est proposée à des jeunes gens aux origines sociales défavorisées. Eh bien, je m’apercevais, très immédiatement influençable, c’est stupide, que je regardais soudain les « Blanches » comme des albinos, des pestiférées, les si belles peaux claires des jeunes danseuses hier encore protégées par l’ombrelle, désormais insupportables. L’océan... Puis Thierry avait diffusé Nina Simone ou Joan Baez ou Diana Ross (« Imagine all the people ») ou Kate Tempest ou Cat Power ou Lana Del Rey… J’ai toujours aimé les auditions, cette qualité, les auditions de groupe. C’est comme si on voyait le meilleur, la « splendeur de la vie » dont parle Franz Kafka, cette splendeur qui peut-être plus tard se perdra mais qui est pourtant là, à ce moment-là, entrée en nous ou nous en elle comme par effraction, sans violence pourtant. Cette splendeur que Marguerite Duras appelait (et qu’elle appelait de ses vœux) : l’« état de l’apparition ». Cette splendeur que j’ai toujours voulu privilégier dans mes spectacles. Juste ça : l’état de l’apparition, le premier geste est le bon. C’est comme si les êtres humains avaient tout compris d’avance (tout compris, au moins, de ce qu’on vient voir sur scène) et que ce savoir n’était pas une tension, mais simplement, une souplesse. Les chansons sublimes s’enchaînaient comme chez Pina Bausch (faudra que je demande à Thierry sa playlist), diffusées magiquement par le sound system du studio traversé de lumière, au-dessus du canal, petite fille en pleurs dans une ville en pluie...

J’arrête d’écrire, juste regarder, pris par l’émotion.

Les plus beaux spectacles sortent toujours de là d’où on ne les attend pas, pour moi. Parfois, comme la poésie des poèmes, ils sortent d’un théâtre, mais parfois seulement. (Et parfois je comprenais Claude Régy qui un jour m’avait dit que, chez lui, les répétitions étaient toujours plus belles que les représentations.) J’aurais voulu ne pas écrire, c’était un tel amour. J’aurais été incapable de « choisir » — car il fallait en éliminer un peu, le groupe futur était encore trop peuplé. Je regardais comme le narrateur proustien de la Recherche avait d’abord aimé Albertine : non-détachée de sa « petite bande », tombé amoureux du groupe entier de ces filles ensemble et du paysage qui allait avec, mouvant, de bord de mer. Toutes les filles ici étaient splendides, comme de tous les sexes, toutes les énergies en elles, déployés et se déployant, plurielles d’Albertine. Il y avait très peu de garçons, un, deux, c’est tout. (Peut-être une trans, je me demandais.) Mais ça ne me dérangeait pas. J’avais toujours trouvé que les filles étaient les plus douées et je m’étais souvent demandé (bien avant MeToo) pourquoi il n’y avait pas plus de troupes, dans notre métier de danse ou de théâtre, composées uniquement de filles. Ce sont des filles, les artistes, toujours. Ainsi donc, les hommes se faisaient rares, ce qui ne m’étonnait guère. Certaines féministes le reconnaissaient : pas facile, presque impossible d’être un homme. C’était le problème lorsqu’on remontait des pièces de Pina Bausch, pièces où les deux genres sont marqués, sur-soulignés : les garçons déconstruits de notre époque ne veulent plus, ne peuvent plus les jouer. Il ne veulent plus passer pour des salauds. La virtuosité de notre époque ne s’embarrasse plus des représentations patriarcales. Les hommes ne veulent plus être les chefs, ils laissent la place ; comme le Richard II de William Shakespeare, comme des rois de neige, ils se laissent fondre. Le chorégraphe demandait à présent aux interprètes de regarder à la périphérie qui était là et, soudain, tous ces regards dirigés vers moi assis dans mon coin m’embarrassaient : je ne pouvais que leur sourire — et sourire — et sourire — et me sauver la vie par ce sourire…

Pendant la pause, comme j’exécutais comme ça quelques pliés. Raphaëlle Delaunay me donna un bon conseil : « Pense que la tête est un nuage ».

Après la pause, toujours dirigée par Thierry Thieû Niang, toute la jeunesse se mettait à danser à présent avec un petit carré de papier coloré, à peine posé sur une partie du corps puis sur une autre, à peine accroché par la sueur ou par la suspension du mouvement… Sternum, coude, épaule, nuque… Dans cette deuxième partie je commençais à percevoir les gens individuellement. Ce sont des reines. L’ensemble du groupe reste au sol comme un bas peuple et les reines apparaissaient, élues les unes après les autres, miraculeuses, Pauline, Eva, Lea, Lena, Valéria… Mais, bien sûr, c’était le moment où, hélas, comme pour le narrateur de Proust, je pouvais reconnaître des préférences, Chloé, Héloïse, Juliette, Adèle, Jess, Maïa, Ihintza… Et il y a eu le Sacre. La musique du Sacre. Et ça a été le Sacre. Le Sacre ! On le voit, c’est là, elles le vivent, les élues et la foule. C’est à la fois plus sublime et plus ingrat dans le détail, quelques-unes s’ennuient, ça se voit à quelque épaule soudain grossière, portant joug, le fardeau des générations. Thierry Thieû Niang me demanda soudain deux verbes pour aider quatre danseuses ; je donnai « Penser », et « Sortir », mais en ajoutant cette phrase qui fit rire Raphaëlle : « Désolé, ça va pas vous aider beaucoup… » Je ne sais pas ce que je voulais dire avec ces verbes. Rien. Le quatuor auquel je les avais donnés était superbe, de toute façon, sans doute plus aidé par la musique (laquelle ?) que par mes verbes. Ce qui me trouble et me plaît, c’est que ces filles sont sans culture, dans le sens qu’elles n’ont pas vu (peut-être en vidéo) les plus beaux spectacles du monde que, moi, j’ai vus et qu’on ne reverra jamais (ou dans longtemps) parce qu’il n’y aura plus jamais de Klaus Michael Grüber, de Pina Bausch... parce que, sans doute, la question n’est plus vraiment la beauté — elle s’est diffusée partout —, mais le « sens ». Justine, Fanny, Anastasia, Daphnée, Nina, Tess, Lotte, Eléa, Nellia, Kayla, Louisa, Lucie, Capucine et... Albertine — car il y en a toujours une...

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